Maxence Meersch - La Maison DansLa Dune

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Dans l'atmosphère brumeuse et glacée du Nord, douaniers et contrebandiers s'affrontent…
Les hommes et leurs chiens se livrent des combats souvent mortels.
Une maison isolée dans la dune… C'est là que Sylvain rencontrera Jacqueline. La jeune fille saura-t-elle détourner le contrebandier de ses coupables expéditions?
Violent, direct, vrai, profondément humain, La Maison dans la dune, premier roman de Maxence Van der Meersch, eut un succès immédiat qui ne s'est jamais démenti depuis.

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Mais aussitôt, Lourges eut des soupçons. Sylvain paraissait trop camarade avec César, c’était louche.

«Est-ce qu’il ferait aussi de la fraude? se demanda le douanier. Ce serait drôle.»

À la dérobée, il examinait le visage de l’homme, ne parvenait pas à le reconnaître. Jamais bien sûr, il ne l’avait rencontré. Et Lourges, pour les choses de son métier, avait une mémoire infaillible.

Sylvain non plus n’avait jamais rencontré Lourges. Mais il le connaissait de réputation. Il était très tranquille, cependant: il n’avait pas une cigarette belge sur lui, et le «noir» ne pouvait pas le soupçonner. Sylvain était donc plutôt content de pouvoir regarder à son aise, en toute sécurité, la grande vedette de la brigade mobile. Et, chacun dans son coin, les deux hommes se jetaient de temps en temps des regards rapides et scrutateurs.

Ils n’eurent d’ailleurs pas le temps de s’examiner longtemps. La porte de la rue grinça sur ses gonds.

«Les voilà», dit M meJeanne en relevant la tête.

Et M. Henri courut bien vite faire de la lumière pour ces messieurs de la police. Les agents entraient, joyeux, contents de la bonne partie qu’ils se promettaient, dans ces lieux où ils étaient maîtres. Ils serrèrent la main à tout le monde, firent à Lourges un signe discret, qui ne risquait pas de le compromettre, et ils retournèrent dans le salon, où M. Henri débouchait pour eux du champagne. Seul, Jules, le voisin de César, resta dans la cuisine pour parler un peu avec celui-ci et Sylvain. Il avait vu Germaine, et n’osait pas se risquer à faire la noce devant elle. Elle aurait pu le dire à sa femme. César, du reste, l’avait tout de suite accroché au passage, car ils étaient grands amis.

«Ça va la police? demanda le fraudeur.

– Mais oui. Et le tabac?

– Ça va aussi. Ce sacré Lourges, il n’a pas encore réussi à m’avoir.»

Tout le monde dut rire, Lourges le premier. Ce César, il savait prendre drôlement les choses. Et Lourges jeta décidément le masque, il commanda une tournée générale, et se mêla à la conversation sans plus de réticence. On était là en amis, la lutte était interrompue pour le moment, il serait bien temps de la reprendre demain.

De son coin, à la dérobée, Germaine regardait Lourges. Elle était tout contre l’épaule de Sylvain, elle se reposait là, dans un engourdissement heureux. Et cela lui semblait agréable, de regarder ce bel homme. Elle le trouvait superbe. Il émanait de lui une impression de force et d’assurance qui frappait la jeune femme. Des lointains bourbeux de sa vie d’aventures, elle avait gardé le respect de la vigueur musculaire. Malgré elle, un homme puissant lui faisait peur et l’attirait. Germaine se sentait devant lui sans résistance. Elle comprenait qu’elle ne pourrait que lui obéir et le suivre docilement, si jamais il devinait ce qui se passait en elle.

Lourges, lui aussi, regardait Germaine, de temps à autre. Décidément, elle lui plaisait. Amateur de femmes, il avait de ces situations une expérience déjà vieille. Son regard n’avait pas croisé trois fois celui de Germaine qu’il comprenait déjà qu’elle éprouvait pour lui un certain intérêt. Et cela lui donnait de l’aplomb. Il parla plus haut, fit de l’esprit, en imposa à tout le monde par la façon nette dont il avançait ses affirmations. Il donnait l’impression d’un homme sûr de lui, sachant ce qu’il disait et ce qu’il voulait. Et tout le monde, Germaine la première, l’écoutait avec admiration. De temps en temps, il se tournait vers la jeune femme, il la regardait, tout en parlant, avec tant d’insistance que Germaine avait l’impression qu’il ne parlait que pour elle seule. Cela la troublait, elle détournait les yeux, et, sitôt qu’il ne la regardait plus, elle les dirigeait de nouveau vers lui. Quand leurs regards se croisaient, elle avait un cillement, un rapide battement des paupières, que Lourges remarquait. Et, échauffé, il se montra généreux, il commanda de nouvelles tournées. Sourdement, une hostilité croissait en lui contre Sylvain. Il examina le fraudeur, par coups d’œil rapides, en dessous. Et, prompt à juger les hommes, il s’irritait de ne trouver aucun point faible, aucun défaut physique chez l’ancien boxeur. Il était forcé de reconnaître que cet homme était bien bâti, large de poitrine, lourd de membres sans excès, souple malgré la puissance de sa musculature. C’était un bel animal de combat, incontestablement.

Tout en parlant beaucoup, Lourges ne perdait pas sa perspicacité, le souci de son métier. À chaque intervention de Sylvain dans la conversation, Lourges écoutait, analysait toutes ses paroles, tâchait de trouver un indice qui lui révélât la profession de celui que déjà, malgré lui, il se prenait à considérer comme un rival. Et il s’irritait de ne rien découvrir de suspect, dans le laconisme de Sylvain. Seulement, il sentait là une prudence, une réserve anormale. Et, agacé, mécontent, il devait bien se dire que cet individu, robuste de muscles, ne se laisserait pas non plus vaincre aisément par la ruse.

M meJeanne était partie au salon, où ces messieurs de la police faisaient vraiment trop de bruit. Ils devenaient imprudents, on pouvait les entendre du dehors. M. Henri, lui, parlait avec Jules et César. Et celui-ci, goguenard, aimait se «payer la tête» de ces agents et douaniers avec qui, pour une fois, il lui était donné de parler d’égal à égal, rappelait l’affaire de l’autre jour, la bagarre entre Sylvain et les douaniers. Cette histoire avait fait du bruit. Les gabelous, peu fiers de leur rôle, l’avaient tue soigneusement, craignant le blâme de leurs chefs. Mais l’employé d’octroi avait été moins discret. Et les douaniers, maintenant, auraient donné beaucoup pour laver cet affront cuisant que leur avait infligé un inconnu.

«Hein, disait César, vous êtes costauds, dans la police et la douane, ça s’est vu! À trois sur un homme, et ne pas en être maîtres!

– D’abord, répliquait Jules, mécontent, je n’étais pas là, moi, je ne me serais pas laissé faire comme ça.

– T’aurais fait comme les autres. On vous connaît. Vous êtes francs au poste, à vous mettre à dix pour passer un pauvre type à tabac. Mais d’homme à homme… Hein, Sylvain?

– C’est vrai», dit Sylvain, brièvement.

Et il se tut. Il n’aimait pas parler de ça devant Lourges. Il trouvait César imprudent.

«Tu sais bien, dit Jules, que je cogne pas souvent, moi, au poste.

– Non, pas toi…

– Et que je ne recule jamais devant un homme, la preuve, c’est qu’on s’entraîne quelquefois à deux. J’ai peur de toi, moi, ces fois-là?

– Non, dit encore César, mais t’as peur de Sylvain.

– Ça oui, avoua Jules sans honte, mais il est trop lourd pour moi, il n’y a pas déshonneur.

– Pourquoi mets-tu tout ça en jeu, César? dit Sylvain mécontent. On n’est pas ici pour parler de batailles.

– Bien sûr, mais c’est rapport à cette affaire de l’autre jour. Et si ç’aurait été un type comme Sylvain, mettons, qu’est-ce que t’aurais fait, toi. Jules?

– Et toi?

– Moi, je l’aurais laissé partir.

– Moi aussi, alors. Mais tu vois bien que tu n’es pas plus malin qu’un autre.»

César en eut la bouche clouée.

Alors, Lourges intervint. Toute cette conversation, qui ne tendait qu’à faire reconnaître la vigueur exceptionnelle de Sylvain, irritait le douanier. Il ne soupçonnait pas le rôle de Sylvain dans l’affaire de l’autre jour, mais il eût aimé voir l’homme s’enorgueillir, faire montre de sa force, afin de lui rabattre rudement le caquet. Malheureusement, Sylvain ne bougeait pas, restait indifférent à la controverse, et paraissait seulement blâmer par son attitude le camarade qui avait amené la conversation sur ce terrain périlleux.

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