– D’accord, dit le tourneur de disques.
Il ouvrit son tiroir et donna à Chick un billet de cinq doublezons tout neuf.
Les yeux de Chick s’éteignaient dans sa figure.
Isis descendit. Nicolas conduisait la voiture. Il regarda sa montre et la suivit des yeux, tandis qu’elle pénétrait dans la maison de Colin et de Chloé. Il avait un uniforme neuf de gabardine blanche et une casquette de cuir blanc. Il était rajeuni, mais son expression inquiète trahissait un désarroi profond.
L’escalier diminuait brusquement de largeur à l’étage de Colin et Isis pouvait toucher, à la fois, la rampe et la paroi froide sans écarter les bras. Le tapis n’était plus qu’un léger duvet qui couvrait à peine le bois. Elle atteignit le palier, haleta un peu et sonna.
Personne ne vint ouvrir. Il n’y avait aucun bruit dans l’escalier, sinon de temps à autre, un léger craquement suivi d’un éclaboussement humide lorsqu’une marche se détendait.
Isis sonna de nouveau. Elle percevait, de l’autre côté de la porte, le léger frisson du marteau d’acier sur le métal. Elle secoua un peu la porte qui s’ouvrit d’un coup.
Elle entra et trébucha sur Colin. Il reposait, allongé par terre, la figure sur le sol, de côté, et les bras en avant… Ses yeux étaient fermés. Dans l’entrée, il faisait sombre.
Autour de la fenêtre, on voyait un halo de clarté qui ne pénétrait pas. Il respirait doucement. Il dormait.
Isis se baissa, s’agenouilla près de lui et lui caressa la joue. Sa peau frémit légèrement et ses yeux bougèrent sous ses paupières. Il regarda Isis et parut se rendormir. Isis le secoua un peu. Il s’assit, passa la main sur sa bouche et dit:
– Je dormais.
– Oui, dit Isis. Tu ne dors plus dans ton lit?
– Non, dit Colin. Je voulais rester là pour attendre le docteur et aller chercher des fleurs.
Il avait l’air complètement désorienté.
– Qu’est-ce qu’il y a? dit Isis.
– Chloé, dit Colin. Elle tousse de nouveau.
– C’est un peu d’irritation qui reste, dit Isis.
– Non, dit Colin. C’est l’autre poumon Isis se leva et courut vers la chambre de Chloé. Le bois du parquet giclait
sous ses pas. Elle ne reconnaissait pas la chambre. Sur son lit, Chloé, la tête à demi cachée dans l’oreiller, toussait, sans bruit, mais sans interruption. Elle se redressa un peu en entendant Isis entrer et reprit haleine. Elle eut un faible sourire quand Isis s’approcha d’elle, s’assit sur le lit et la prit dans ses bras comme un bébé malade.
– Tousse pas, ma Chloé, murmura Isis.
– Tu as une jolie fleur, dit Chloé dans un souffle, en respirant le gros œillet rouge piqué dans les cheveux d’Isis. Ça fait du bien, ajouta-t-elle.
– Tu es encore malade? dit Isis.
– C’est l’autre poumon, je crois, dit Chloé.
– Mais non, dit Isis, c’est le premier qui te fait encore un peu tousser.
– Non, dit Chloé. Où est Colin? Il est parti me chercher des fleurs?
– Il va venir, dit Isis. Je l’ai rencontré. A-t-il de l’argent? ajouta-t-elle.
– Oui, dit Chloé, il en a encore un peu. A quoi ça sert, ça n’empêche rien!…
– Tu as mal? demanda Isis.
– Oui, dit Chloé, mais p as beaucoup. La chambre a changé, tu vois.
– Je l’aime mieux comme ça, dit Isis. C’était trop grand avant.
– Comment sont les autres chambres? dit Chloé.
– Oh!… Bien… dit Isis évasivement.
Elle se rappelait encore la sensation du parquet froid comme un marécage.
– Ça m’est égal que ça change, dit Chloé. Du moment qu’il fait chaud et que ça reste confortable…
– Sûr! dit Isis. C’est plus gentil, un petit appartement.
– La souris reste avec moi, dit Chloé. Tu la vois, là-bas, dans le coin. Je ne sais pas ce qu’elle fabrique. Elle ne voulait plus aller dans le couloir.
– Oui… dit Isis.
– Donne encore ton œillet, dit Chloé, ça fait du bien.
Isis le détacha de sa chevelure et le donna à Chloé qui l’approcha de ses lèvres et le respira à longs traits.
Comment va Nicolas? dit-elle.
Bien, dit Isis. Mais il n’est plus gai comme avant. Je t’apporterai d’autres fleurs quand je reviendrai.
– Je l’aimais bien, Nicolas, dit Chloé. Tu ne vas pas l’épouser?
– Je ne peux pas murmura Isis. Je ne suis pas à sa hauteur.
– Ça ne fait rien, dit Chloé, si il t’aime…
– Mes parents n’osent pas lui en parler, dit Isis. Oh!… L’œillet blêmissait soudain, se fripa, parut se dessécher. Il tombait maintenant, en fine poussière sur la poitrine de Chloé.
– Oh! dit Chloé à son tour, je vais tousser encore… Tu as vu!
Elle s’interrompit pour porter la main à sa bouche. Une quinte violente la ressaisit.
– C’est cette chose que j’ai… qui les fait toutes mourir… balbutia-t-elle.
– Ne me parle pas, dit Isis. Ça n’a aucune importance. Colin va en rapporter.
Le jour était bleu, dans la chambre, et presque vert aux angles. Il n’y avait pas encore trace d’humidité, et le tapis restait assez haut, mais une des quatre fenêtres carrées se fermait presque complètement.
Isis entendit le bruit humide des pas de Colin dans l’entrée.
– Le voilà, dit-elle. Il t’en rapporte sûrement. Colin apparut. Il avait une grosse gerbe de lilas dans les bras.
– Tiens, ma Chloé, dit-il. Prends-les!… Elle tendit les bras.
– Tu es gentil, mon chéri, dit-elle. Elle posa le bouquet sur le second oreiller, se tourna sur le côté et enfouit sa figure dans les grappes blanches et sucrées. Isis se levait.
– Tu t’en vas? dit Colin.
– Oui, dit Isis. On m’attend. Je reviendrai avec des fleurs.
– Tu seras gentille de venir demain matin, dit Colin. Il faut que j’aille chercher du travail, et je ne veux pas la laisser toute seule avant d’avoir revu le docteur.
– Je reviendrai… dit Isis.
Elle se pencha un peu, avec précaution, et elle embrassa Chloé sur sa joue tendre. Chloé leva la main et caressa la figure d’Isis, mais elle ne tourna pas la tête. Elle respirait avidement le parfum des lilas qui se déroulait en volutes lentes autour de ses cheveux brillants.
Colin cheminait péniblement le long de la route. Elle s’enfonçait de biais, entre des levées de terre surmontées de dômes de verre qui prenaient, au jour, un éclat glauque et incertain.
De temps à autre, il levait la tête et lisait les plaques pour s’assurer qu’il avait pris la bonne direction et il voyait alors le ciel, rayé transversalement de marron sale et de bleu.
Loin devant lui, il pouvait apercevoir, au-dessus des talus, les cheminées alignées de la serre principale.
Il avait dans sa poche, le journal dans lequel on demandait des hommes de vingt à trente ans, pour préparer la défense du pays. Il marchait le plus vite possible, mais ses pieds enfonçaient dans la terre chaude, qui, partout, reprenait lentement possession des constructions et de la route.
On ne voyait pas de plantes. Surtout de la terre, en blocs uniformes, amoncelés des deux côtés, formant des remblais rapides en équilibre instable, et, parfois, une lourde masse oscillait, roulait le long du talus, et s’abattait mollement sur la surface du chemin.
A certains endroits, les remblais s’abaissaient et Colin distinguait, à travers les vitres troubles des dômes, des formes bleu sombre, qui s’agitaient vaguement sur un fond plus clair.
Il pressa le pas, arrachant ses pieds des trous qu’ils formaient dans le sol. La terre se resserrait aussitôt comme un muscle circulaire, et il ne subsistait plus qu’une faible dépression, à peine marquée. Elle s’effaçait, presque immédiatement.
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