– M ais, si elle guérissait? dit l’antiquitaire.
– Oh! dit Colin. Il eut un sourire heureux.
– Ce serait si merveilleux!… murmura-t-il.
– Ce n’est pas entièrement impossible, tout de même, dit l’antiquitaire.
– Non! Bien sûr!… dit Colin.
– Mais il faut du temps, dit l’antiquitaire.
– Oui, dit Colin, et le soleil s’en va…
– Cela peut revenir, dit l’antiquitaire, encourageant.
– Je ne crois pas, dit Colin. Ça se passe en profondeur. Il y eut un silence.
– Est-ce qu’il est garni? demanda l’antiquitaire en désignant le pianocktail.
– Oui, dit Colin. Tous les réceptacles sont pleins.
– Je joue assez bien du piano, on pourrait l’essayer.
– Si vous voulez, dit Colin.
– Je vais chercher un siège. Ils étaient au milieu de la boutique où Colin avait fait transporter son pianocktail. De tous côtés, il y avait des piles d’étranges vieux objets en forme de fauteuils, de chaises, de consoles ou d’autres meubles. Il ne faisait p as très clair et ça sentait la cire des Indes et le vibrion bleu. L’antiquitaire se munit d’un tabouret de bois de fer étamé et se mit en place. Il avait retiré
le bec-de-cane de la porte qui, de ce fait, se trouvait muette et ne les dérangerait pas
– Vous connaissez du Duke Ellington?… dit Colin.
– Oui, dit l’antiquitaire. Je vais vous jouer le Blues of the Vagabond.
– Je le règle à combien? dit Colin. Vous prenez trois chorus?
– Oui, dit l’antiquitaire.
– Bon, dit Colin. Ça fera un demi-litre en tout. Ça va!
– Parfait, répondit le marchand qui commença à jouer. Il avait un toucher d’une extrême sensibilité et les notes s’envolaient, aussi aériennes que les perles de clarinette de Barney Bigard dans la version de Duke.
Colin s’était assis par terre pour écouter, adossé au pianocktail, et il pleurait de grosses larmes elliptiques et souples qui roulaient sur ses vêtements et filaient dans la poussière. La musique passait à travers lui et ressortait filtrée, et l’air qui ressortait de lui ressemblait beaucoup plus à Chloé qu’au Blues du Vagabond. Le marchand d’antiquités fredonnait un contre-chant d’une simplicité pastorale et balançait sa tête de côté comme un serpent à sonnettes. Il joua les trois chorus et s’arrêta. Colin, heureux jusqu’au fond de l’âme, restait assis là, et c’était comme quand Chloé n’était pas malade.
– Comment fait-on, maintenant? demanda l’antiquitaire.
Colin se leva et ouvrit le petit panneau mobile en faisant la manœuvre, et ils prirent les deux verres remplis d’un liquide avec des irisations d’arc-en-ciel. L’antiquitaire but le premier en clappant sa langue.
– C’est exactement le goût du blues, dit-il. De ce blues-là même. C’est fort, votre invention, vous savez!…
– Oui, dit Colin, ça marchait très bien.
– Vous savez, dit l’antiquitaire, je vais sûrement vous en donner un bon prix.
– J’en serai bien content, dit Colin. Tout marche mal pour moi, maintenant.
– C’est comme ça, dit l’antiquitaire. Ça ne peut pas toujours aller bien.
– Mais ça pourrait ne pas aller toujours mal, dit Colin. On se rappelle beaucoup mieux les bons moments; alors, à quoi servent les mauvais?
– Si je jouais Misty Morning? proposa l’antiquitaire. Est-ce que c’est bon?
– Oui, dit Colin. Ça rend formidablement. Ça donne un cocktail gris perle et vert menthe, avec un goût de poivre et de fumée.
L’antiquitaire se remit au piano et joua Misty Morning. Ils le burent. Puis il joua encore Blues Bubbles et s’arrêta car il commençait à jouer deux notes à la fois, et Colin à entendre quatre airs différents d’un coup. Colin ferma le couvercle du piano avec précaution.
– Alors, dit l’antiquitaire, on parle affaires, maintenant?
– Voui! dit Colin.
– Votre pianocktail est un truc fantastique, dit l’antiquitaire, je vous en offre trois mille doublezons.
– Non, dit Colin, c’est trop.
– J’insiste, dit l’antiquitaire.
– Mais c’est idiot, dit Colin. Je ne veux pas. Deux mille, si vous voulez.
– Non, dit l’antiquitaire. Remportez-le, je refuse.
– Je ne veux pas vous le vendre trois mille, dit Colin, c’est un vol!…
– Mais non… insista l’antiquitaire. Je peux le revendre quatre mille la minute d’après…
– Vous savez bien que vous le garderez, dit Colin.
– Évidemment, dit l’antiquitaire. Écoutez, coupons la poire en deux: deux mille cinq cents doublezons.
– Allons, dit Colin, d’accord. Mais qu’est-ce qu’on va faire des deux moitiés de cette sacrée poire?
– Voilà… dit l’antiquitaire.
Colin prit l’argent et le mit soigneusement dans son portefeuille. Il titubait un peu.
– Je ne tiens pas bien, dit-il.
– Naturellement, dit l’antiquitaire. Vous viendrez écouter un coup avec moi, de temps en temps?
– Promis, dit Colin. Maintenant, il faut que je m’en aille. Nicolas va m’engueuler.
– Je vous accompagne un bout, dit l’antiquitaire, j’ai une course à faire.
– C’est aimable à vous!… dit Colin.
Ils sortirent. Le ciel bleu-vert pendait presque jusqu’au pavé et de grandes taches blanches marquaient sur le sol la place où des nuages venaient de se fracasser.
– Il y a eu de l’orage, dit l’antiquitaire.
Ils firent quelques mètres ensemble et le compagnon de Colin s’arrêta devant un bazar.
– Attendez-moi une minute, dit-il. Je reviens!…
Il entra. A travers la vitre, Colin le vit choisir un objet qu’il regarda
attentivement par transparence et enfouit dans sa poche.
– Voilà!… dit-il en refermant la porte.
– C’était quoi? demanda Colin.
– Un niveau d’eau, répondit l’antiquitaire. J’ai l’intention de me jouer tout mon répertoire sitôt que je vous aurai raccompagné, et j’ai à marcher par la suite…
Nicolas regardait son four. Il était assis devant avec un ringard et une lampe à souder et il vérifiait l’intérieur. Le four s’avachissait un peu sur le dessus et les tôles mollissaient, prenant la consistance de tranches de gruyère minces. Il entendit les p as de Colin dans le couloir, et se redressa sur son siège. Il se sentait fatigué. Colin poussa la porte et entra. Il avait l’air content.
– Alors? demanda Nicolas. Ça a été?
– Je l’ai vendu, dit Colin. Deux mille cinq cents…
– Doublezons?… dit Nicolas.
– Oui, dit Colin.
– Inespéré!…
– Je ne m’y attendais pas non plus. Tu regardais ton four?
– Oui, dit Nicolas. Il est en train de se transformer en marmite à charbon de bois, et je me demande foutre comment ça se fait…
– C’est très bizarre, dit Colin, mais ça ne l’est pas plus que le reste. Tu as vu le couloir?
– Oui, dit Nicolas. Ça devient du sapin…
– Je voulais te répéter, dit Colin, que je ne veux plus que tu restes ici.
– Il y a une lettre, dit Nicolas. De Chloé?
– Oui, dit Nicolas, sur la table.
En décachetant la lettre, Colin entendait la douce voix de Chloé, et il n’eut qu’à écouter pour la lire. Il y avait dedans:
«Mon Colin chéri,
«je vais bien, il fait beau. Le seul ennui, c’est les taupes de neige, c’est des bêtes qui rampent entre la neige et la terre, elles ont de la fourrure orange et crient fort le soir. Elles font de gros monticules de neige et on tombe dessus. Il y a plein de soleil et je vais revenir bientôt. *
– C’est des bonnes nouvelles, dit Colin. Alors, tu vas aller chez les Ponteauzanne.
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