– Non, dit Nicolas.
– Si, dit Colin. Ils ont besoin d’un cuisinier et moi je ne veux pas que tu restes ici…, tu vieillis trop, et je te dis que j’ai signé pour toi.
– Et la souris? dit Nicolas. Qui lui donnera à manger?
– Je m’en occuperai, dit Colin.
– C’est pas possible, dit Nicolas. Et puis je ne suis plus dans le coup.
– Mais si, dit Colin. C’est l’atmosphère d’ici qui t’écrase… Aucun de vous ne peut tenir…
– Tu dis toujours ça, dit Nicolas, et ça n’explique rien.
– Enfin, dit Colin, là n’est pas la question!
Nicolas se leva et s’étira. Il avait l’air triste.
– Tu ne fais plus rien d’après Gouffé, dit Colin. Tu négliges ta cuisine, tu te laisses aller.
– Mais non, protesta Nicolas.
– Laisse-moi continuer, dit Colin. Tu ne t’habilles plus le dimanche et tu ne te rases plus tous les matins.
– C’est pas un crime, dit Nicolas.
– C’est un crime, dit Colin. Je ne peux p as te payer à ta valeur. Mais, actuellement, ta valeur baisse et c’est un peu de ma faute.
– C’est pas vrai, dit Nicolas. C’est pas de ta faute si tu es embêté.
– Si, dit Colin, c’est parce que je me suis marié et parce que…
– C’est idiot, dit Nicolas. Qui est-ce qui fera la cuisine?
– Moi, dit Colin.
– M ais, tu vas travailler!… Tu n’auras pas le temps.
– Non, je ne travaillerai pas. J’ai tout de même vendu mon pianocktail pour deux mille cinq cents doublezons.
–‘Oui, dit Nicolas, tu es bien avancé avec ça!…
– Tu vas aller chez les Ponteauzanne, dit Colin.
– Oh! dit Nicolas! Tu m’embêtes. J’irai. Mais c’est pas chic de ta part.
– Tu reprendras tes bonnes manières.
– Tu as assez protesté contre mes bonnes manières…
– Oui, dit Colin, parce qu’avec moi, c’était pas la peine.
– Tu m’embêtes, dit Nicolas. Tu m’embêtes et tu m’embêtes.
Colin entendit frapper à la porte de l’entrée et se hâta. Une de ses pantoufles avait un gros trou et il dissimula son pied sous le tapis.
– C’est haut, chez vous, dit Mangemanche en entrant.
Il émettait un souffle compact.
– Bonjour, docteur, dit Colin en rougissant, parce qu’il était obligé de montrer son pied.
– Vous avez changé d’appartement, dit le professeur, c’était moins loin avant.
– Mais non, dit Colin. C’est le même.
– Mais non, dit le professeur. Quand vous faites une plaisanterie, vous avez intérêt à être plus sérieux et à trouver des réponses plus spirituelles.
– Oui? dit Colin… Certainement.
– Comment ça va? la malade? dit le professeur. - C’est mieux, dit Colin. Elle a meilleure mine et elle n’a plus mal.
– Hum!… dit le professeur. C’est louche.
Il passa, suivi de Colin dans la chambre de Chloé et baissa la tête pour ne pas se heurter au chambranle, mais celui-ci s’infléchit au même moment et le professeur émit un gros juron. Chloé, dans son lit, riait en voyant l’entrée du professeur.
La chambre était parvenue à des dimensions assez réduites. Le tapis, contrairement à celui des autres pièces, avait épaissi, et le lit reposait maintenant, dans une petite alcôve avec des rideaux de satin. La grande baie était complètement divisée en quatre petites fenêtres carrées par les pédoncules de pierre qui avaient fini de pousser. Il y régnait une lumière un peu grise mais propre. Il y faisait chaud.
– Vous me direz encore que vous n’avez pas changé d’appartement, hein? dit Mangemanche.
– Je vous jure, docteur… commença Colin. Il s’arrêta, car le professeur le regardait d’un air inquiet et soupçonneux.
– … Je plaisantais!… termina-t-il en riant. Mangemanche s’approcha du lit.
– Alors, dit-il, découvrez-vous. Je vais vous ausculter. Chloé entrouvrit son mantelet de duvet.
– Ah! dit Mangemanche. Ils vous ont opérée là-bas…
– Oui…, répondit Chloé. Elle avait, sous le sein droit, une petite cicatrice, parfaitement ronde.
– Ils l’ont retiré par là quand il est mort? dit le professeur. Était-il grand?
– Un mètre, je crois, dit Chloé. Avec une grosse fleur de vingt centimètres.
– Sale truc!… marmotta le professeur. Vous n’avez p as eu de chance. De cette taille-là, ce n’est p as courant!
– Ce sont les autres fleurs qui l’ont fait mourir, dit Chloé. En particulier une fleur de vanillier qu’ils m’ont amenée à la fin.
C’est étrange, dit le professeur. Je n’aurais pas cru que le vanillier puisse produire un effet. Je pensais plutôt au genévrier ou à l’acacia. La médecine, vous savez, c’est un jeu d’andouilles, conclut-il.
– Certainement, dit Chloé. Le professeur l’auscultait. Il se releva.
– Ça va, dit-il. Évidemment, ça a laissé des traces…
– Oui? dit Chloé.
– Oui, dit le professeur. Vous avez actuellement un poumon complètement arrêté ou presque.
– Ça ne me gêne pas, dit Chloé, si l’autre est bon!
– Si vous attrapez quelque chose à l’autre, dit le professeur, ça sera ennuyeux pour votre mari.
– Pas pour moi? demanda Chloé.
– Plus pour vous, dit le professeur. Il se releva.
– Je ne veux pas vous faire peur inutilement, mais faites bien attention.
– Je fais bien attention, dit Chloé.
Ses yeux s’agrandissaient. Elle passa une main timide dans ses cheveux.
– Comment est-ce que je peux faire pour être sûre de ne rien attraper d’autre? dit-elle, et sa voix pleurait presque.
– Ne vous troublez pas, mon petit, dit le professeur. Il n’y a aucune raison pour que vous attrapiez quelque chose d’autre.
Il regarda autour de lui.
– J’aimais mieux votre premier appartement. Il avait l’air plus sain.
– Oui, dit Colin, mais ce n’est pas notre faute…
– Qu’est-ce que vous faites dans la vie, vous? demanda le professeur.
– J’apprends des choses, dit Colin. Et j’aime Chloé.
– Votre travail ne vous rapporte rien? demanda le professeur…
– Non, dit Colin. Je ne fais p as un travail au sens où les gens l’entendent.
– Le travail est une chose infecte, je sais bien, murmura le professeur, mais ce qu’on choisit de faire, évidemment, ne peut pas rapporter, puisque…
Il s’interrompit.
– Vous m’aviez montré, la dernière fois, un appareil qui donnait des résultats étonnants. L’avez-vous encore par hasard?
– Non, dit Colin. Je l’ai vendu. Mais je peux vous offrir à boire tout de même…
Mangemanche passa les doigts dans le col de sa chemise jaune et se gratta le cou.
– Je vous suis. Au revoir, jeune dame, dit-il.
– Au revoir, docteur, dit Chloé. Elle se coula tout au fond du lit et ramena les couvertures sous son cou.
Sa figure était claire et tendre sur les draps bleu lavande ourlés de pourpre.
Chick passa la poterne de contrôle et donna sa carte à pointer à la machine. Comme d’habitude, il trébucha sur le seuil de la porte métallique du passage d’accès aux ateliers et une bouffée de vapeur et de fumée noire le frappa violemment à la face. Les bruits commençaient à lui parvenir: sourd vrombissement des turboalternateurs généraux, chuintement des ponts roulants sur les poutrelles entrecroisées, vacarme des vents violents de l’atmosphère se ruant sur les tôles de la toiture. Le passage était très sombre, éclairé, tous les six mètres, par une ampoule rougeâtre, dont la lumière ruisselait paresseusement sur les objets lisses, s’accrochant, pour les contourner, aux rugosités des parois et du sol. Sous ses pieds, la tôle bosselée était chaude, crevée par endroits, et l’on apercevait, par les trous, la gueule rouge et sombre des fours de pierre tout en bas. Les fluides passaient en ronflant dans de gros tuyaux peints en gris et rouge, au-dessus de sa tête, et, à chaque pulsation du cœur mécanique que les chauffeurs mettaient sous pression, la charpente s’infléchissait légèrement vers l’avant avec un faible retard et une vibration profonde. Des gouttes se formaient sur la paroi, se détachant parfois lors d’une pulsation plus forte, et, quand une de ces gouttes lui tombait sur le cou, Chick frissonnait. C’était une eau terne et qui sentait l’ozone. Le passage tournait tout au bout, et le sol, maintenant, à clairevoie, dominait les ateliers.
Читать дальше