– Tu vas bientôt être guérie. voiture. Oui, dit Chloé. Je pars demain avec Nicolas et la
– Et Colin? demanda Alise.
– Il reste, dit Chloé. Il faut qu’il travaille. Mon pauvre Colin!… Il n’a plus de doublezons…
Pourquoi? demanda Alise.
Les fleurs… dit Chloé.
Est-ce qu’il grandit? murmura Alise.
Le nénuphar? dit Chloé tout bas. Non, je crois qu’il va partir.
– Alors, tues contente?
– Oui, dit Chloé. Mais j’ai si soif.
– Pourquoi n’allumes-tu pas? demanda Alise. Il fait très sombre ici.
– C’est depuis quelque temps, dit Chloé. C’est depuis quelque temps. Il n’y a rien à faire. Essaye.
Alise manoeuvra le commutateur et un léger halo se dessina autour de la lampe.
– Les lampes meurent, dit Chloé. Les murs se rétrécissent aussi. Et la fenêtre, ici, aussi.
– C’est vrai? demanda Alise.
– Regarde…
La grande baie vitrée qui courait sur toute la largeur du mur n’occupait que deux rectangles oblongs arrondis aux extrémités. Une sorte de pédoncule s’était formé au milieu de la baie, reliant les deux bords, et barrant la route, au soleil. Le plafond avait baissé notablement et la plateforme où reposait le lit de Colin et Chloé n’était plus très loin du sol.
– Comment est-ce que cela peut se faire? demanda Alise.
– Je ne sais pas… dit Chloé. Tiens, voilà un peu de lumière. La souris à moustaches noires venait d’entrer, portant un petit fragment
d’un des carreaux du couloir de la cuisine qui répandait une vive lueur.
– Sitôt qu’il fait trop noir, expliqua Chloé, elle m’en apporte un peu. Elle caressa la petite bête qui déposa son butin sur la table de chevet.
– Tu es gentille d’être venue me voir, tout de même, dit Chloé.
– Oh! dit Alise, tu sais, je t’aime bien.
– Je sais, dit Chloé. Et Chick?
– Oh! ça va, dit Alise. Il m’a acheté un tailleur.
– Il est joli, dit Chloé. Il te va bien. Elle s’arrêta de parler.
– Tu as mal? dit Alise. Ma pauvre. Elle se pencha et caressa la joue de Chloé.
– Oui, gémit Chloé. J’ai si soif…
– Je comprends, dit Alise. Si je t’embrassais, tu aurais moins soif.
– Oui, dit Chloé. Alise se pencha vers elle.
– Oh! soupira Chloé. Comme tu as les lèvres fraîches… Alise sourit. Ses yeux étaient humides.
– Où pars-tu? demanda-t-elle.
– Pas loin, dit Chloé. Dans la montagne. Elle se tourna sur le côté gauche.
– Tu l’aimes bien, Chick?
– Oui, dit Alise. Mais lui aime mieux ses livres.
– Je ne sais pas, dit Chloé. C’est peut-être vrai. Si je n’avais pas épousé Colin, j’aimerais tellement que ce soit toi qui vives avec lui.
Alise l’embrassa de nouveau.
Chick sortit de la boutique. Il n’y avait rien d’intéressant pour lui là-dedans. Il marchait en regardant ses pieds chaussés de cuir brun rouge, et s’étonna de voir que l’un cherchait à l’entraîner d’un côté, et l’autre dans une direction opposée. Il réfléchit quelques instants construisit mentalement la bissectrice de l’angle et s’élança le long de cette ligne. Il faillit se faire écraser par un gros taxi obèse et ne dut son salut qu’au bond gracieux qui le projeta sur les pieds d’un passant, lequel jura et entra à l’hôpital pour se faire soigner.
Chick reprit son chemin, droit devant lui, il y avait une librairie, c’était la rue Jimmy-Noone et l’enseigne était peinte à l’imitation du Mahogany Hall de Lulu White. Il poussa la porte, elle lui rendit brutalement sa poussée et il entra par la vitrine sans insister.
Le libraire fumait le calumet de paix, assis sur les œuvres complètes de Jules Romains qui les a conçues pour cet usage. Il avait un très joli calumet de paix en terre de bruyère, qu’il bourrait de feuilles d’olivier. Il y avait aussi à côté de lui une cuvette pour rendre son goujon, et une serviette humide pour se rafraîchir les tempes et un flacon d’alcool de menthe de Ricqlès pour corser l’effet du calumet.
Il leva vers Chick un regard désincarné et malodorant.
– Que vous voulez? demanda-t-il.
– Voir vos livres… répondit Chick.
– Voyez, dit l’homme, et il se pencha sur sa cuvette, mais ce n’était qu’une fausse alerte.
Chick s’avança vers le fond de la boutique. Il y régnait une atmosphère propice à la découverte. Quelques insectes craquèrent sous ses pas. Cela sentait le vieux cuir et la fumée des feuilles d’olivier, qui est une odeur plutôt abominable.
Les livres étaient classés par ordre alphabétique, mais le marchand ne savait pas bien l’alphabet, et Chick trouva le coin de Partre entre le B et le T. Il s’arma de sa loupe et se mit à examiner les reliures. Il eût tôt fait de repérer, sur un exemplaire de La Lettre et le Néon, l’étude critique célèbre sur les enseignes lumineuses, une empreinte digitale intéressante. Fébrilement, il tira de sa poche une petite boîte qui contenait, outre un pinceau à poils doux, de la poudre à composter et un Aide-Mémoire du Flique Modèle, par le chamoine Vouille. Il opéra soigneusement, comparant avec une fiche qu’il tira de son portefeuille, et m’arrêta, haletant. C’était l’empreinte de l’index gauche de Partre, que, jusque-là, personne n’avait pu repérer ailleurs que sur ses vieilles pipes.
Serrant sur son cœur la précieuse trouvaille, il revint vers le libraire.
– Combien celui-là? Le libraire regarda le livre et ricana.
– Ah! vous l’avez trouvé!…
– Qu’a-t-il d’extraordinaire? demanda Chick faussement étonné.
– Bouh!… s’esclaffa le libraire en lâchant sa pipe qui tomba dans la cuvette et s’éteignit.
Il dit un gros juron et se frotta les mains, satisfait de ne plus avoir à tirer sur cette infâme cochonnerie.
– Je vous le demande… insista Chick.
– Son cœur commençait à le lâcher et sonnait des grands coups sur ses côtes, irrégulièrement, avec sauvagerie.
– Oh! là, là… dit le libraire qui étouffait et se roulait par terre. Vous êtes un rigolo!…
– Écoutez, dit Chick décontenancé, expliquez-vous…
– Quand je pense, dit le libraire, que pour avoir cette empreinte, j’ai dû lui offrir plusieurs fois mon calumet de paix et apprendre la prestidigitation pour le remplacer, au dernier moment, par un livre…
– Passons, dit Chick. Puisque vous le savez, c’est combien?
– C’est pas cher, dit le libraire, mais j’ai mieux. Attendez-moi.
Il se leva, disparut derrière une demi-cloison qui coupait en deux la boutique, fouilla dam quelque chose et revint aussitôt.
– Voilà, dit-il en lançant un pantalon sur le comptoir.
– Qu’est-ce que c’est? murmura Chick avec anxiété. Une délicieuse excitation s’emparait de lui.
– Un pantalon à Partre!… annonça fièrement le libraire.
– Comment avez-vous fait? dit Chick en extase.
– Profité d’une conférence… expliqua le libraire. S’en est même pas aperçu. Il y a des brûlures de pipe, vous savez…
– J’achète, dit Chick.
– Quoi? demanda le marchand, parce que j’ai encore autre chose… Chick porta la main à sa poitrine. Il ne réussit pas à contenir le battement de son cœur et le laissa s’emballer un peu.
– Voilà… dit le marchand de nouveau.
C’était une pipe sur le tuyau de laquelle Chick reconnut aisément la marque des dents de Partre.
– Combien? dit Chick.
– Vous savez, dit le libraire, qu’en ce moment, il prépare une encyclopédie de la nausée en vingt volumes avec des photos et j’aurai des manuscrits…
– Mais je ne pourrai jamais… dit Chick atterré.
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