Il se pencha, prit sous son comptoir une carabine, épaula tranquillement et tira. La machine cabriola en l’air et retomba pantelante.
– Ce n’est rien, dit le marchand. De temps en temps le lapin l’emporte sur l’acier et il faut les supprimer.
Il souleva sa machine, appuya sur le carter inférieur pour la faire pisser et la pendit à un clou.
– Voici vos remèdes, dit-il en tirant une boîte de sa poche. Faites attention, c’est très actif. Ne dépassez pas la dose.
– Ah! dit Colin. Et, d’après vous, c’est contre quoi?
– Je ne peux pas dire… répondit le marchand. Il passa dans sa tignasse blanche une longue main aux ongles ondulés.
– Ça peut être pour beaucoup de choses… conclut-il. Mais une plante ordinaire ne résisterait pas longtemps à ça
Ah! dit Colin. Combien vous dois-je?
C’est très cher, dit le marchand. Vous devriez m’assommer et partir sans payer…
– Oh! dit Colin, je suis trop fatigué…
– Alors, c’est deux doublezons, dit le marchand. Colin tira son portefeuille.
Vous savez, dit le marchand, c’est vraiment du vol. Ça m’est égal… dit Colin d’une voix morte. paya et s’en alla. Chick le suivait.
– Vous êtes stupide, dit le marchand de remèdes en les raccompagnant à la porte. Je suis vieux et pas résistant.
– J’ai pas le temps, murmura Colin.
– Ce n’est pas vrai, dit le marchand. Vous n’auriez pas attendu si longtemps…
Maintenant, j’ai les remèdes, dit Colin. Au revoir, monsieur. Il marchait de biais à travers la rue, en attaque oblique, pour ménager ses forces.
– Tu sais, dit Chick, je ne vais pas me séparer d’Alise parce que je ne l’épouse pas…
– Oh! dit Colin. Je ne peux rien dire… Ça te regarde, après tout…
– C’est la vie, dit Chick.
– Non, dit Colin.
Le vent se frayait un chemin parmi les feuilles et ressortait des arbres tout chargé d’odeurs de bourgeons et de fleurs. Les gens marchaient un peu plus haut et respiraient plus fort car* il y avait de l’air en abondance. Le soleil dépliait lentement ses rayons et les hasardait, avec précaution, dans des endroits qu’il ne pouvait atteindre directement, les recourbant à angles arrondis et onctueux, mais se heurtait à des choses très noires et les retirait très vite, d’un mouvement nerveux et précis de poulpe doré. Son immense carcasse brûlante se rapprocha peu à peu, puis se mit, immobile, à vaporiser les eaux continentales et les horloges sonnèrent trois coups.
Colin lisait une histoire à Chloé. C’était une histoire d’amour et ça finissait bien. En ce moment, l’héros et l’héroïne s’écrivaient des lettres.
– Pourquoi c’est si long? dit Chloé. Ça va bien plus vite d’habitude…
– Tu as l’habitude de ces choses-là, toi? demanda Colin. Il pinça vigoureusement l’extrémité d’un rayon de soleil qui allait atteindre œil de Chloé. Cela se rétracta mollement, et se mit à se promener sur des meubles dans la pièce. Chloé rougit.
– Non, je n’ai pas l’habitude… dit-elle timidement, mais il me semble… Colin ferma le livre.
– Tu as raison, ma Chloé. Il se leva et s’approcha du lit.
– C’est l’heure de prendre une de tes pilules. Chloé frissonna.
– C’est très désagréable, dit-elle. Est-ce que je suis forcée?
– Je crois, dit Colin. C’est ce soir que tu viens voir le docteur chez lui, on saura enfin ce que tu as. Pour l’instant, il faut prendre tes pilules. Après, il te donnera peut-être autre chose…
– C’est horrible, dit Chloé.
– Il faut être raisonnable.
– C’est comme si deux bêtes se battaient dans ma poitrine, quand j’en prends une. Et puis, ce n’est pas vrai… il ne faut pas être raisonnable…
– Il vaut mieux pas, mais, quelquefois, il faut, dit Colin. Il ouvrit la petite boîte.
– Elles ont une sale couleur, dit Chloé, et elles sentent mauvais.
– Elles sont bizarres, je le reconnais, dit Colin, mais il faut les prendre.
– Regarde, dit Chloé. Elles remuent toutes seules, et puis, elles sont à moitié transparentes et ça vit sûrement à l’intérieur.
– Sûrement, dans l’eau que tu bois après, dit Colin, ça ne vit pas longtemps.
– C’est idiot, ce que tu dis… c’est peut-être un poisson… Colin se mit à rire.
– Alors, ça te fortifiera. Il se pencha vers elle et l’embrassa.
– Prends-la, ma Chloé, tu seras si gentille!
– Je veux bien, dit Chloé, mais alors tu m’embrasseras!
– Sûr, dit Colin. Tu n’es pas dégoûtée d’embrasser un vilain mari comme moi…
– C’est vrai que tu n’es pas beau, dit Chloé taquine.
– C’est pas ma faute. Colin baissa le nez.
– Je dors pas assez, continua-t-il.
– Mon Colin, embrasse-moi, je suis très vilaine. Donne-moi deux pilules.
– Tu es folle, dit Colin. Une seule. Allez, avale… Chloé ferma les yeux, elle pâlit et porta la main à sa poitrine.
– Ça y est, dit-elle avec effort. Ça va recommencer… Des gouttelettes de sueur apparaissaient près de ses cheveux brillants. Colin s’assit à côté d’elle et mit un bras autour de son cou. Elle saisit sa main entre les siennes et gémit.
– Calme, ma Chloé, dit Colin, il faut.
– J’ai mal… murmura Chloé. Des larmes grosses comme des yeux parurent au coin de ses paupières et tracèrent des sillons froids sur ses joues rondes et douces.
– Je ne peux plus tenir debout… murmura Chloé. Elle avait les deux pieds par terre et tentait de se lever.
– Ça ne va pas du tout, dit-elle… Je suis toute flasque. Colin s’approcha d’elle et la souleva. Elle s’accrocha à ses épaules.
– Tiens-moi, Colin. Je vais tomber!
– C’est le lit qui t’a fatiguée… dit Colin.
– Non, dit Chloé. C’est les pilules de ton vieux marchand. Elle essaya de se tenir debout toute seule et chancela. Colin la rattrapa et elle l’entraîna dans sa chute sur le lit.
– Je suis bien comme ça, dit Chloé. Reste contre moi. Cela fait si longtemps que nous n’avons pas couché ensemble!
– Il ne faut pas, dit Colin.
– Si, il faut. Embrasse-moi. Je suis ta femme, oui ou non?
– Oui, dit Colin, mais tu ne vas pas bien.
– C’est pas ma faute, dit Chloé et sa bouche frémit un peu, comme si elle allait pleurer.
Colin se pencha vers elle et l’embrassa très doucement, comme il eût embrassé une fleur.
– Encore, dit Chloé. Et pas seulement ma figure… Tu ne m’aimes plus alors? Tu ne veux plus de femme?
Il la serra plus fort dans ses bras. Elle était tiède et odorante. Un flacon de parfum, sortant d’une boîte capitonnée de blanc.
– Oui, dit Chloé en s’étirant… encore…
– Nous serons en retard, affirma Colin.
– Ça ne fait rien, dit Chloé, règle ta montre.
– Tu ne veux vraiment pas qu’on y aille en voiture?…
– Non… dit Chloé. Je veux me promener avec toi dans la rue.
– Mais il y a un bout de chemin!
– Ça ne fait rien, dit Chloé… Quand tu m’as… embrassée, tout à l’heure, ça m’a remise d’aplomb. J’ai envie de marcher un peu.
– Je vais dire à Nicolas de venir nous rechercher en voiture, alors? suggéra Colin.
– Oh! si tu veux…
Elle avait mis pour se rendre chez le docteur, une petite robe bleu tendre, décolletée très bas en pointe et portait un mantelet de lynx, accompagné d’une toque assortie. Des chaussures de serpent teint complétaient l’ensemble.
– Viens, chatte, dit Colin.
– Ce n’est pas du chat, affirma Chloé. C’est du lynx.
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