– Oui… dit Colin
– Il n’y a pas souvent de cartouches, dit l’homme, on est en retard sur les programmes de cartouches, on en a de grandes réserves pour un modèle de fusil qu’on ne fabrique plus, mais on n’a p as reçu l’ordre d’en faire pour les nouveaux fusils, alors, on ne peut pas s’en servir. Ça ne fait rien, d’ailleurs. Qu’est-ce que vous voulez faire avec un fusil contre une machine à roues. Les ennemis fabriquent une machine à roues pour deux fusils que nous faisons. Alors, nous avons la supériorité du nombre. Mais une machine à roues ne se soucie pas d’un fusil ou même de dix fusils, surtout sans cartouches…
– On ne fabrique pas de machines à roues, ici? demanda Colin.
– Si, dit l’homme, mais on finit à peine le programme de la dernière guerre, alors elles ne marchent pas bien et il faut les démolir, et, comme elles sont très solidement construites, cela prend beaucoup de temps.
On tapa à la porte, et un manutentionnaire parut, poussant devant lui un chariot blanc stérilisé. Sous un linge blanc, il y avait la production de Colin pour le dernier jour. Le linge se soulevait à l’un des bouts. Cela n’aurait pas dû se produire avec des canons bien cylindriques et Colin se sentit inquiet. Le manutentionnaire sortit en fermant la porte.
– Ah!… dit l’homme. Ça n’a pas l’air de s’être arrangé.
Il souleva le linge. Il y avait douze canons d’acier bleu et froid, et, au bout de chacun, une jolie rose blanche s’épanouissait, fraîche et ombrée de beige au creux des pétales veloutés.
– Oh!… murmura Colin. Qu’elles sont belles!…
L’homme ne disait rien. Il toussa deux fois.
– Ça ne sera donc pas la peine de reprendre votre travail demain, dit-il hésitant.
Ses doigts s’accrochaient nerveusement au bord du chariot.
– Est-ce que je peux les prendre? dit Colin. Pour Chloé?
– Elles vont mourir, dit l’homme, si vous les détachez de l’acier. Elles sont en acier, vous savez…
– Ce n’est pas possible, dit Colin.
Il prit délicatement une rose et tenta de briser la tige. Il fit un faux mouvement et l’un des pétales lui déchira la main sur plusieurs centimètres de long. Sa main saignait, à lentes pulsations, de grosses gorgées de sang sombre qu’il avalait machinalement. Il regardait le pétale blanc marqué d’un croissant rouge et l’homme lui tapa sur l’épaule et le poussa doucement vers la porte.
Chloé dormait. Dans la journée, le nénuphar lui prêtait la belle couleur crème de sa peau, mais, pendant son sommeil, ce n’était pas la peine et les taches rouges de ses joues revenaient. Ses yeux faisaient deux marques bleutées sous son front, et, de loin, on ne savait pas s’ils étaient ouverts. Colin était assis sur une chaise dans la salle à manger, et il attendait. Il y avait beaucoup de fleurs autour de Chloé. Il pouvait encore attendre quelques heures avant de chercher un autre travail. Il voulait se reposer pour faire bonne impression et prendre un emploi vraiment rémunérateur. Il faisait presque noir dans la pièce. La fenêtre s’était fermée jusqu’à dix centimètres de l’appui et le jour n’entrait plus qu’en une bande étroite. Il avait juste le front et les yeux éclairés. Le reste de sa figure vivait dans l’ombre. Son pick-up ne marchait plus, il fallait maintenant le remonter à la main pour chaque disque et ça le fatiguait. Les disques s’usaient aussi. Maintenant, pour certains, on reconnaissait même difficilement la mélodie. Il pensait que si Chloé avait besoin de quelque chose, la souris viendrait l’avertir tout de suite. Est-ce que Nicolas épouserait Isis? Quelle robe mettrait Isis pour son mariage? Qui sonnait à la porte?
– Bonjour, Alise, dit Colin. Tu viens voir Chloé?
– Non, dit Alise. Je viens seulement. Ils pouvaient rester dans la salle à manger. Avec les cheveux d’Alise il y faisait plus clair. Il y restait deux chaises.
– Tu t’ennuyais, dit Colin. Je sais ce que c’est.
– Chick est là, dit Alise. Il est chez lui.
– Tu dois rapporter quelque chose, expliqua Colin.
– Non, dit Alise, je dois rester ailleurs.
– Oui, dit Colin. Il est en train de repeindre…
– Non, dit Alise. Il a tout ses livres, mais il ne veut plus de moi.
– Tu lui as fait une scène? dit Colin.
– Non, dit Alise.
– Il a mal compris ce que tu lui as dit, mais quand il ne sera plus en colère, tu lui expliqueras.
– Il m’a simplement dit qu’il n’avait plus que juste assez de doublezons pour faire relier son dernier livre en peau de néant, dit Alise, et qu’il ne pouvait plus supporter de me garder avec lui parce qu’il ne pouvait rien me donner, et je deviendrais laide avec les mains abîmées.
– Il a raison, dit Colin. Tu ne dois pas travailler.
– Mais j’aime Chick, dit Alise. J’aurais travaillé pour lui.
– Ça ne sert à rien, dit Colin. D’ailleurs tu ne peux pas, tu es trop jolie.
– Pourquoi m’a-t-il mise à la porte? dit Alise. J’étais vraiment très jolie?
– Je ne sais pas, dit Colin, mais moi j’aime beaucoup tes cheveux et ta figure.
– Regarde, dit Alise.
Elle se leva, tira le petit anneau de sa fermeture et la robe tomba par terre. C’était une robe de laine claire.
– Oui… dit Colin.
Il faisait très clair dans la pièce et Colin voyait Alise tout entière. Ses seins paraissaient prêts à s’envoler et les longs muscles de ses jambes déliées, à toucher, étaient fermes et chauds.
– Je peux embrasser? dit Colin.
– Oui, dit Alise, je t’aime bien.
– Tu vas avoir froid, dit Colin. Elle s’approcha de lui. Elle s’assit sur ses genoux et ses yeux se mirent à pleurer sans bruit.
– Pourquoi est-ce qu’il ne veut plus de moi? Colin la berçait doucement.
– Il ne comprend pas. Tu sais, Alise, c’est un bon garçon, pourtant.
– Il m’aimait beaucoup, dit Alise. Il croyait que les livres accepteraient de partager! Mais ça ne se peut pas.
– Tu vas avoir froid, dit Colin.
Il l’embrassait et lui caressait les cheveux.
– Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas rencontré d’abord? dit Alise. Je t’aurais aimé autant, mais, maintenant, je ne peux pas. C’est lui que j’aime.
– Je sais bien, dit Colin. J’aime mieux Chloé aussi, maintenant. Il la fit lever et ramassa sa robe.
– Remets-la, ma chatte, dit-il. Tu vas avoir froid.
– Non, dit Alise. Et puis, ça ne fait rien. Elle se rhabilla machinalement.
– Je ne voudrais pas que tu sois triste, dit Colin.
– Tu es gentil, dit Alise, mais je suis très triste. Je crois que je vais pouvoir faire quelque chose pour Chick, tout de même.
– Tu vas aller chez tes parents, dit Colin. Ils voudraient peut-être te voir… ou chez Isis.
– Chick ne sera pas là-bas, dit Alise. Je n’ai pas besoin d’être chez personne si Chick ne vient pas.
– Il viendra, dit Colin. J’irai le voir.
– Non, dit Alise. On ne peut plus entrer chez lui. C’est toujours fermé à clé.
– Je le verrai tout de même, dit Colin. Ou alors, il viendra me voir.
– Je ne crois pas, dit Alise. Ce n’est plus le même Chick.
– Mais si, dit Colin. Les gens ne changent pas. Ce sont les choses qui changent.
– Je ne sais pas, dit Alise.
– Je vais t’accompagner, dit Colin. Je dois aller chercher du travail.
– Je ne vais pas par là, dit Alise.
– Je vais t’accompagner pour descendre, dit Colin.
Elle était en face de lui. Colin posa les deux mains sur les épaules d’Alise. Il sentait la chaleur de son cou et les cheveux doux et frisés près de sa peau. Il suivit le corps d’Alise avec ses mains. Elle ne pleurait plus. Elle n’avait p as l’air d’être là.
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