En toute autre circonstance, peut-être n’eût-il pas attaché tant d’importance à la communication de Georges Palmer; mais cette communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d’une grande épouvante en songeant qu’elles pouvaient atteindre Edmée.
Edmée!…
Il l’avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son cœur en étaient pleins.
Il n’avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu’alors, sinon indifférent, du moins impassible. Il s’était peu mêlé au monde, et devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui le frappaient.
C’est ce qui était arrivé.
Il ne s’attendait à rien de pareil.
Ç’avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt!
Edmée s’était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de sa grâce touchante et de son abandon sincère.
Depuis la veille, il ne pensait qu’à elle; et comme il n’avait pu la séparer de l’entourage au milieu duquel elle vivait, il éprouvait parfois un douloureux serrement de cœur en se rappelant certains faits inexplicables qui l’avaient fort troublé.
La visite de Palmer ne fit qu’ajouter à ses appréhensions.
Il y avait, à n’en pas douter, comme une menace de malheur autour de cette famille.
Gaston s’arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par moment, il s’abandonnait malgré lui.
Et plus cette impression s’accentuait, plus il comprenait à quel point son amour, né d’hier, avait poussé des racines profondes dans son cœur.
Qu’allait-il faire cependant? Il n’en savait rien.
Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître le résultat de la mission qu’il lui avait confiée.
Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée.
Gaston l’attendait avec une mortelle impatience; il l’interrogea avidement.
Bob avait suivi Palmer avec obstination.
Pendant toute la journée, il ne l’avait pas perdu de vue.
Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis la rue de la Chaussée-d ’Antin jusqu’à la barrière du Trône, s’arrêtant ici et là, pour se réconforter.
Enfin, il y avait une heure que Bob l’avait abandonné.
– Et en quel endroit l’as-tu quitté? demanda Gaston, un peu dépité de ce résultat négatif.
– Sur la rive gauche, répondit Bob.
– Il est rentré chez lui?
– Je ne pense pas. C’est un quartier à peu près désert, non loin du Luxembourg; le jour baissait, on n’y voyait plus beaucoup, et nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu, sans que j’aie pu m’expliquer par où il avait passé.
– Voilà qui est bizarre.
– N’est-ce pas, commandant? J’ai fait le tour du mur: point de portes; rien qu’un vaste enclos avec quelques grands arbres derrière lesquels j’ai vaguement aperçu la silhouette d’une chapelle.
– Un couvent, peut-être?
– Je le crois.
Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la tête.
Il était trop dévoré d’impatience pour rester plus longtemps dans l’incertitude. C’était d’ailleurs un homme de résolution prompte et qui n’avait pas pour habitude d’hésiter dans les occasions sérieuses.
– Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob, reconnaîtrais-tu l’endroit dont tu viens de parler.
– Oh! à coup sur, répondit le jeune novice.
– Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans les environs du Luxembourg, et une fois là…
– Une fois là, acheva Bob, je m’orienterai et je mettrai facilement le cap sur l’habitation.
Sur ces mots, ils partirent.
Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d’une demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob prenait les devants.
Ce ne fut pas long.
Peu après, ils atteignaient le commencement d’une rue à l’angle de laquelle s’élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on voyait pointer quelques branches d’arbres dépouillés de leurs feuilles.
– C’est ici! fit Bob.
La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son examen…
Cela dura quelques minutes.
Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains vagues, il s’arrêta et prêta l’oreille.
On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches.
– C’est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?…
Il n’acheva pas.
Bob venait d’étouffer un cri.
– Qu’y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.
– Je n’étais pas venu jusqu’ici, répondit le jeune novice, ou, pour sûr, j’avais mal vu…
– Qu’est-ce donc?
– Une porte! voyez.
– En effet!
– C’est par là que Palmer a disparu!
– Probablement; mais depuis, il s’est éloigné sans doute.
– Peut-être! On a l’ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et perçut nettement alors le bruit d’un pas lourd derrière le mur.
– On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté. Si mes oreilles ne m’abusent pas, c’est un homme, et il n’est pas seul.
– Quel est ce nouveau mystère?
– Mettons-nous à l’écart, commandant; il ne faut pas qu’on nous voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se passer.
Le conseil était bon, Gaston le suivit.
Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l’ombre et attendit, l’œil ardemment fixé sur la porte.
Bob en fit autant.
Une minute s’écoula.
On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores échappées à quelques pensionnaires indisciplinées.
Puis, à un moment, la porte de l’enclos s’ouvrit et un homme parut.
Georges-Adam Palmer!
Une sœur l’accompagnait!
Ils s’arrêtèrent sur le seuil.
– Alors, vous n’avez pas d’autre recommandation à m’adresser? fit Palmer avant de s’éloigner.
– Non: tout est bien, répondit la sœur; maintenant que vous êtes sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la fin de tous mes tourments; il faudra bien qu’il parle!
– Mais le commandant!
– M. de Pradelle?
– Que lui dirai-je?
– Rien. J’ai été heureuse d’apprendre qu’il est à Paris; il doit, m’avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je l’appellerai à mon aide, et j’espère que cette fois encore…
Gaston n’en entendit pas davantage.
La cloche venait de sonner; l’enclos s’était tout à coup rempli de bruit et de mouvement, et la porte s’était refermée…
Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir.
Ce qu’il venait de voir était si extraordinaire, si invraisemblable surtout, qu’il ne parvenait pas à trouver une explication plausible.
Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux s’était emparé de lui, et c’est avec un frisson d’épouvante qu’il songeait à ce Gobson que l’on avait vu sortir de la demeure de M. de Beaufort.
Il y avait là un mystère qu’il comprenait mal encore, et au fond duquel il n’osait pénétrer.
Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent sans que rien d’important vînt l’arracher à l’espèce de torpeur où tous ces événements l’avaient plongé.
Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence d’esprit.
Il ne s’appartenait plus.
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