Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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– Laquelle?

– C’est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon père!

Gaston regarda la jeune fille avec plus d’intérêt qu’il ne l’avait fait encore.

– Votre père! répéta-t-il; il paraît, en effet, vous porter une affection profonde: tout à l’heure, pendant que nous causions, je l’observais, et j’ai remarqué l’attention pleine de sollicitude avec laquelle il vous suivait des yeux.

Edmée releva la tête avec une pointe d’orgueil.

– Oui… c’est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m’aime jusqu’à l’adoration… Du plus loin que je me rappelle… je le vois toujours affectueux, tendre, mettant tout son cœur dans les soins dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans les détails les plus insignifiants.

– Comment.

– Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m’apercevant, vous avez fait un mouvement dont vous n’avez pas été le maître… Mes traits vous rappelaient, paraît-il, une personne que vous avez connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là, et je l’ai vu pâlir.

– Est-ce possible?…

– Pourquoi? Je n’en sais rien! mais cela me prouve une fois de plus qu’il n’est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi, moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m’enveloppe, que mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu’il pourra former pour moi.

– Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants.

Pendant qu’ils causaient de la sorte, tout, en s’interrompant de temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient engagés, ils ne s’apercevaient pas que l’heure s’écoulait avec rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer.

Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse émue, que le jeune marin reprit le bras d’Edmée pour la reconduire à sa place.

Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort.

– Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j’espère que voilà un début qui va te réconcilier avec le monde.

– Oh! je n’ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement.

– Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l’hiver.

Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l’avoir salué, elle alla s’asseoir auprès de Nancy et de sa mère.

M. de Beaufort, de son côté, entraîna Gaston par un geste de cordialité familière.

– Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que la foule n’avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès dont vous ne vous doutez assurément pas.

– Moi! quel succès? fit Gaston surpris.

– À Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même, et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous avoir jamais vu, et l’on a été heureux de vous voir de près. Si vous saviez les mille questions dont j’ai été assailli.

– Vraiment! à quel propos?

– Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui vient de faire le tour du monde!…

Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où perçait une intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle d’observer les choses et les hommes, et j’en ai eu la preuve tout à l’heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon Edmée.

– Oh! cela s’explique cependant bien naturellement, répliqua Gaston.

– Vous trouvez?

– J’avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs m’ont vivement intéressé. Elle s’était présentée à moi dans des circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l’oublier, et en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort…

– Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon Edmée?

– Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant, s’était vue emprisonnée par son père.

– Elle était jeune?

– Elle avait alors une trentaine d’années.

– Et comment s’appelle-t-elle?

– Fanny Stevenson.

Beaufort se contenait à grand’peine. Un cercle blanc et mat se dessina autour de ses lèvres.

– Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n’avez jamais revu cette femme?

– Jamais.

– Enfin, c’est bien à Québec que vous l’avez rencontrée?

– Oui, Monsieur, c’est à Québec que j’ai eu occasion de l’accompagner pour certaines démarches qu’elle désirait faire dans le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais c’est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.

– Smeaton! balbutia Beaufort, sans s’apercevoir qu’il pensait tout haut.

Bien que Gaston n’eût attaché tout d’abord qu’un intérêt secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur, cependant l’insistance avec laquelle ces questions lui étaient posées finit par le frapper, et il ne put s’empêcher d’en faire la remarque.

– Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir personnel? interrogea-t-il en l’observant avec attention.

– Moi!… se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais pas le moins du monde… Seulement, j’ai beaucoup voyagé aussi, autrefois! ces parages dont vous me parlez, m’ont laissé les meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en dépit de l’âge et de l’éloignement.

– Cela se comprend.

– N’est-ce pas? mais je n’entends point vous enlever à mes hôtes; j’ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute votre, liberté.

– J’en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.

– Eh quoi! déjà?

– Le monde m’intimide et je m’y sens fort mal à l’aise.

– Mais je vous reverrai?

– Je vous le promets.

– À bientôt, alors.

– Oui! oui! à bientôt.

Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques tours à travers les salons.

La fête n’avait pour lui qu’un attrait relatif; il n’y connaissait personne; il n’aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait devoir le retenir.

Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement, en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant, qui avait fait sur lui une si sérieuse impression.

Ce n’était pas de l’amour cependant.

Il fallait d’autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans un cœur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien d’avance qu’il donnerait à cet amour, quel qu’il fût, à quelque femme qu’il s’adressât, son âme, son être, sa vie tout entière.

Mais s’il n’aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme jamais il n’en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le contact de son corps charmant et souple.

À plusieurs reprises, pendant qu’il errait à travers le bal, il la revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles.

Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition.

Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que quelque chose d’inusité, d’inconnu, remuait en lui!

Naïvement il mettait l’émotion dont il était saisi sur le compte de cette ressemblance singulière qu’il avait constatée.

Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait sur la côte d’Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la jeune femme que la mort de son geôlier venait de faire libre.

C’était bien elle!

Plus jeune, plus belle, dans tout l’éclat de ses dix-huit ans, avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu’il avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à l’heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d’Edmée.

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