Minuit, qui sonna bientôt, le rappela à ses résolutions.
Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son parti, il gagna la porte et disparut.
Peu après, il rentrait chez lui.
Il était une heure: Bob l’attendait.
Bob avait grandi depuis que nous ne l’avons vu, et il était devenu novice.
C’était maintenant un grand garçon, bien découplé, le visage imberbe, l’œil bien ouvert, et conservant dans toute sa physionomie cet air particulier qui semble être l’estampille indélébile de l’enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.
Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son maître ne fût rentré.
Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l’attendre.
Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l’y avait suivi.
– Il n’est venu personne me demander pendant mon absence? questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob.
– Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous rencontrer.
– Un visiteur? Il n’a pas dit son nom?
– Il entend ne le dire qu’à vous-même.
– Alors, il reviendra…
– Demain matin.
– N’a-t-il pas fait connaître, au moins, quel motif l’amenait?
– Il n’a rien dit de semblable. Seulement, comme il n’est pas ordonné d’avoir ses yeux dans sa poche…
Gaston regarda Bob avec curiosité.
– Eh mais! au fait, reprit-il aussitôt; je ne remarquais pas!… Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire?
– Peut-être bien! fit le jeune novice.
– Parle, alors.
– C’est que cela serait si extraordinaire!
– Quoi donc?
– Cet homme…
– Après?
– J’ai cru le reconnaître! Et quoique je ne l’aie vu qu’un instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!…
– Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences?
– Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de Smeaton.
– Il m’en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport?
– Vous n’avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu’il habitait.
– Ah! je n’ai rien oublié de ce qui s’est passé là! où veux-tu en venir?
– C’est que l’homme qui est venu ce soir…
– Ce serait Palmer!…
– Lui-même.
– Tu en es sûr?
– Oh! on a l’œil américain, quoiqu’on soit né dans le faubourg Antoine, et celui-là…
– Lui! ce serait lui! – Que vient-il faire en France, à Paris? – Voilà certes une coïncidence inattendue, et Dieu veuille qu’il n’y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable!
Gaston se coucha fort tard.
Il était agité et fiévreux.
Il se rappelait avec des frissons ce qui s’était passé durant cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se demandait la cause de cette pâleur qu’il avait surprise sur le front de M. de Beaufort pendant qu’il lui parlait de Fanny Stevenson.
Son sommeil fut hanté de fantômes, et quand il se réveilla le lendemain, il était déjà grand jour.
Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.
Ce dernier accourut.
– Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à dissimuler son impatience, est-il venu?
– Il attend depuis une demi-heure.
– Et cette fois, du moins, il a dit son nom?
– Il s’appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.
Gaston sauta à bas de son lit.
– Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu’il ne s’éloigne pas, il faut que je lui parle.
Et pendant que Bob s’éloignait, il s’habilla sommairement à la hâte.
Quand il entra dans le cabinet où l’attendait Palmer, il n’eut pas de peine à le reconnaître, quoique le capitaine se fût singulièrement modifié.
Ce n’était plus le personnage abruti par le gin, l’œil atone, la lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu’il avait rencontré une nuit, sur la terre d’Amérique.
Palmer était presque devenu un gentleman.
Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne messeyait pas à son honorable corpulence.
À la vue de Gaston, il se leva et salua d’une façon à laquelle il n’y avait rien à reprendre.
– J’espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j’ai tenu à venir me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n’ai jamais pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de vivacité auquel je me suis laissé aller. S’il en était autrement, d’ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous mes regrets.
– Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en continuant d’observer son interlocuteur, dont la transformation l’intriguait, et je vous jure que je n’ai conservé aucun mauvais souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.
– Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait l’aise.
– Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m’a annoncé hier soir que vous aviez pris là peine de me faire visite, j’ai été surpris au delà de toute expression.
– Je m’en doutais bien.
– Vous avez donc quitté Smeaton?
– Il y a longtemps; c’est toute une histoire; j’ai pensé qu’elle vous intéresserait.
– Vous avez voyagé?
– Depuis huit années.
– Seul?
Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier.
– Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut être honnête. C’est en tout bien tout honneur.
– Comment?
– Vous ne devinez pas?
– Pas du tout.
– Eh bien! écoutez; c’est vraiment original.
Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s’assit auprès de lui.
Palmer continua:
– Quand nous eûmes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a loin du rêve à la réalité, et elle s’aperçut bien vite qu’il n’était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d’un homme sur lequel on n’avait aucune donnée précise. Elle savait que cet homme s’appelait le comte de Simier, et qu’il avait dû quitter New-York pour se rendre dans l’Amérique du Sud. Mais l’Amérique du Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C’est alors qu’elle pensa à moi!
– À vous?
– Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi; j’avais longtemps navigué; tous les pays qu’elle voulait fouiller m’étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement utile.
– Soit! soit! de sorte que vous l’avez accompagnée.
– C’est cela.
– Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez entreprises?
– À peu près.
– Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où est sa fille.
Palmer remua la tête.
– Ni l’un, ni l’autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur leurs traces.
– Vous croyez qu’ils sont à Paris.
– Peut-être bien.
– Qui vous le fait supposer?
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