Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement le mot et qui l’épouvantait.

Il ne pouvait plus penser à autre chose.

Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait formé le projet d’aller trouver M. de Beaufort et de lui faire part de ses appréhensions.

C’eût été insensé! Il n’avait aucune raison, aucun prétexte pour agir de la sorte, et il y avait renoncé.

Mais il était réellement malheureux.

Plus il avançait, plus il comprenait que son cœur était pris, et qu’il aimait!

Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu’en mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans son esprit, et qu’il lui serait facile d’oublier.

Vain espoir!

Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand il se voyait sur le point de formuler sa demande qu’on n’eût pas manqué d’accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à trembler, à la pensée d’une séparation aussi cruelle.

À Paris, au moins, il était près d’Edmée, il pouvait la voir, s’en faire aimer, la demander à M. de Beaufort.

Tandis qu’une fois parti, elle l’oublierait et deviendrait la femme d’un autre!

Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être.

Et puis, s’il était vrai qu’elle dût être menacée, si les soupçons qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour la protéger, pour la défendre.

Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner rue de la Chaussée-d ’Antin.

Il devait une visite, et rien n’était plus correct.

Il verrait Edmée, M. de Beaufort l’éclairerait sur les doutes qui pesaient sur son cœur, et au sortir de cette épreuve, il prendrait son parti.

Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité.

La matinée se passa en préparatifs et en projets.

Ce qu’il allait faire lui semblait si naturel, qu’il avait recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel.

Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction salutaire et qui le réjouit fort.

On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston entendit son nom prononcé par une voix qu’il connaissait bien.

C’était Maxime de Palonier.

Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s’embrassèrent avec effusion.

Il y avait trois années qu’ils ne s’étaient vus, Maxime revenait de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu.

– Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait m’arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé?

– Depuis hier, répondit Maxime.

– De sorte que je suis ta première visite?

– Pardieu!

– Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu faire à Paris?

Maxime jeta un joyeux éclat de rire.

– Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze heures, je viens déjeuner avec toi.

Immédiatement les deux amis se mirent à table.

Maxime n’avait guère changé, lui non plus: c’était le même garçon vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le monda la gaieté et l’esprit français.

– Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale? interrogea Gaston au bout d’un moment.

– Malheureusement non, répondit Maxime; je n’y ferai que passer. J’ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement à Brest, je suis venu toucher barre à Paris.

– Je sais que tu es presque un boulevardier.

– J’aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais ce n’est pas aujourd’hui un pur intérêt de plaisir qui m’y attire.

– Qu’est-ce donc?

– Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!

Gaston regarda son ami avec surprise.

– Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d’un ton enjoué; parbleu! voilà qui est nouveau.

– Ne plaisante pas.

– De quoi s’agit-il?

– D’une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous ne nous sommes vus, m’a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la tête.

– Explique-toi!

– Apprends donc qu’il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j’allai enterrer le brave homme; en même temps, je vis l’enfant, qui avait à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que l’on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur qu’elle n’avait plus que moi au monde, et qu’elle m’aimerait bien, si je voulais l’aimer comme l’avait fait son père, que, ma foi! je me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j’ai une aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir, j’emmenai l’enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle doit rester jusqu’à sa majorité. N’ai-je pas bien fait?

– Excellent cœur!

– Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce que je puis affirmer, c’est qu’elle m’a rapporté bien des joies que je n’aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers de francs qu’elle m’a coûtés…

– Et depuis?… vous êtes en correspondance.

– Elle m’écrit souvent… Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà près de deux ans, que je ne l’ai vue.

– C’est pour elle que tu viens.

– À peu près. J’irai demain au couvent où je l’ai placée. Elle a dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu’elle m’attend avec une impatience?

– Pauvre enfant!

– Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu viendras avec moi.

– Y songes-tu?

– Sans doute, elle t’intéressera, j’en suis sûr, et pour elle, ce sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C’est entendu, n’est-ce pas?

– Mais, je ne sais…

– Oh! il n’y a pas d’indiscrétion! Ce n’est pas un cloître, que diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle nous accueillera.

– Après tout, je le veux bien.

– À la bonne heure!

– Où est situé ce couvent?

– Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c’est derrière le Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d’ici. Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.

Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à dissimuler l’impression qu’il ressentait.

Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l’invitait à l’accompagner, c’était à n’en pas douter, celui d’où naguère il avait vu sortir Georges-Adam Palmer.

Cependant, l’heure était venue où il devait se rendre chez M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui-même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d ’Antin.

Une déception l’y attendait. Quand il atteignit le vestibule du rez-de-chaussée et qu’il demanda à voir madame de Beaufort, le valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle Nancy étaient sorties, et qu’elles ne rentreraient que pour l’heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était vivement contrarié.

Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait sincèrement d’être obligé de remettre à un autre jour.

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