Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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– Ceci et cela… rien et tout! La conviction de miss Stevenson n’est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route, concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir.

– S’il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de découvrir le comte de Simier.

– Oh! ce n’est pas si simple que vous vous l’imaginez et nous avons rencontré bien des obstacles.

– Expliquez-moi cela.

– Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n’a pas été construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques mois, pour se rendre de là dans l’Inde, où nous nous sommes rendus nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé de lui et, finalement, nous avons appris qu’il était parti pour retourner en Europe.

– À Paris?

– À Londres.

– Et vous l’avez suivi?

– À Londres, j’ai remué ciel et terre; un instant même, j’ai cru que j’étais sur sa piste; j’avais mis toute la détective sur pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence, quand tout à coup plus rien! l’obscurité la plus complète; mon homme avait disparu.

– Qu’était-il devenu?

– Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut impossible; le comte s’était dérobé; il avait probablement changé de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible de renouer le fil interrompu de nos investigations. C’était à recommencer, et il fallait attendre.

– Cependant vous n’êtes pas resté inactif?

– Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle n’entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment comment je me serais tiré de là, si le hasard n’était venu à mon aide.

– Vous avez retrouvé le comte?

– Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je rencontrai un homme qui m’ouvrit tout un nouvel horizon.

– Quel homme?

Palmer sourit avec humilité.

– Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m’avez connu, j’étais quelque peu adonné à la passion du gin.

– Sans doute! eh bien?

– Le gin, voyez-vous, commandant, c’est mon seul défaut! Ôtez le gin, et je n’ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait, et l’avait bien compris! Aussi, quand j’entrai à son service, elle fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me corrigerais tout à fait, elle m’accorda le dimanche.

– Comment!

– Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le septième jour, liberté entière!

– Je comprends.

– C’est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c’était un dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis quelques heures, quand, vers le soir, j’y vis entrer un particulier dont l’allure me frappa tout de suite; je ne l’avais vu qu’une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le reconnus.

– Qui était-ce?

– Un nommé Gobson, l’âme damnée du comte de Simier, celui qui l’accompagnait à Smeaton au moment de l’enlèvement de l’enfant.

– Et que fîtes-vous?

– Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à peine dix minutes qu’il était entré, que je le voyais se lever et disparaître.

– Voilà une grande maladresse, en effet.

– Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres m’assurait que le comte devait s’y trouver également. C’était une piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée.

– Vous vous remîtes à l’œuvre.

– Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations n’amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois, j’appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris.

– Il y a longtemps de cela?

– Il y a une année environ.

– Et c’est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres.

– Précisément.

– Enfin vous l’avez revu?

– Par hasard, au moment où je m’y attendais le moins.

– Quand cela?

– Hier.

– Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?

– C’est ce que vous pourrez m’aider à découvrir, si vous voulez m’accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en s’inclinant d’un air insinuant et cauteleux.

Gaston regarda son interlocuteur, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se moquait pas de lui.

– Moi! dit-il, vous avez compté sur moi!

– C’est une coïncidence que j’appellerai volontiers providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de voir s’évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous-même pénétrant dans l’habitation d’où il sortait.

Gaston se prit à tressaillir.

– Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d’une voix mal assurée.

– Elle est située rue de la Chaussée-d ’Antin.

– Celle de M. de Beaufort?

– Je n’ai pas eu le temps de m’informer de ce détail, je vous avais reconnu, et la surprise, la joie d’une pareille rencontre… Vous comprenez.

Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses impressions et semblait atterré par l’étrange communication qui lui était faite.

Palmer poursuivit au bout d’un instant:

– Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère en votre générosité, et elle ne doute pas…

Gaston releva la tête.

– Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d’un ton troublé.

– Oui, commandant, depuis plus de six mois.

– Et c’est elle qui vous envoie?

– Ce n’est pas elle précisément.

– Mais enfin, que comptez-vous faire?

– Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons d’avoir ensemble, et selon ce qu’elle m’ordonnera…

– Ne pourrai-je pas la voir moi-même?

– Ce sera difficile.

– Pourquoi?

– Je vous le dirai plus tard.

– D’où vient votre hésitation?

– Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent déçue, elle est si malheureuse, qu’elle est devenue défiante.

– Cependant…

– Voulez-vous me permettre de revenir?

– Sans doute.

– Quand cela?

– Quand vous voudrez.

– Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à miss Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès de M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si vous le jugez à propos, vous me direz…

– Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et quand vous voudrez…

Il avait sonné, Bob était accouru.

– Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.

Et pendant que l’ancien capitaine gagnait l’antichambre, Gaston se, pencha vivement à l’oreille de Bob:

– Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée.

Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments divers qui s’emparaient puissamment de son esprit et le tinrent toute la journée agité et inquiet.

IV

Pour tout dire, il avait peur.

Bien des pressentiments l’assaillaient à la fois dont il ne pouvait se dégager.

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