D’ailleurs, une chose l’intriguait dans la réponse du valet.
Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n’avait pas prononcé le nom d’Edmée.
Qu’est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures, l’arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les pensées qui l’obsédaient.
Maxime était d’une nature expansive, primesautière, qui ne s’était jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie.
Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie comme d’une maladie. Tout le monde l’aimait et il aimait tout le monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses sympathies.
Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel qu’il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était charmant.
Gaston connaissait, d’ailleurs, les excellentes qualités du jeune lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu’il y avait dans ce cœur d’enfant turbulent, qui s’était gardé jusqu’alors des atteintes de toute passion mauvaise.
– Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la chambre.
– Prêt! à quoi?… fit Gaston.
– Eh pardieu! l’as-tu déjà oublié! Tu m’as promis de m’accompagner au couvent: je viens te chercher.
– Si tôt!
– On s’y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la pauvre enfant!
– Tu as raison. Partons!
Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils partirent aussitôt.
Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son compagnon.
– Mon cher ami, dit-il d’un ton qui frappa Gaston, il faut que je t’avoue une chose qui m’arrive, et à laquelle j’étais certainement loin de m’attendre.
– Quelle chose? dit Gaston étonné.
– Depuis hier, il s’est produit en moi un phénomène extravagant.
– Lequel?
– J’ai réfléchi.
– Toi?
– Tu vois, ça t’étonne, et moi aussi!
– Mais quel a été le sujet de tes réflexions?
– La petite…
– Mariette?
– Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l’ai recueillie, elle avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que par conséquent elle a grandi, s’est développée, et qu’au lieu de la gamine d’autrefois, je vais me trouver en présence d’une grande jeune fille.
– Cela t’embarrasse?
– Cela m’effraie! Songe donc, quand je l’ai quittée la dernière fois, je lui tapotais les mains, j’embrassais ses bonnes petites joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne pas oser la regarder.
Gaston se prit à rire.
– Bon! n’est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de vaisseau de la marine impériale, allons! ce n’est pas sérieux, et je suis bien certain que tu t’en tireras à ton honneur; d’ailleurs, je serai là.
– Tu as raison, c’est bête; mais tout de même cela me fait quelque chose…
Tout en devisant de la sorte, ils avançaient.
Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg, au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement.
On l’appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant de retraite aux sœurs qui l’habitaient et aux jeunes filles qu’elles élevaient, avait dû être construit peu après la Renaissance.
Quoiqu’il eût été modifié souvent depuis, pour causes d’appropriation, il conservait encore certains vestiges de l’architecture de l’époque primitive.
La chapelle surtout en portait la marque évidente.
C’était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse, attestaient manifestement l’origine.
Quant au bâtiment principal où vivaient les sœurs et leurs élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque entièrement disparu.
C’était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne s’imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l’esprit, par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour.
Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui isolait l’habitation du bruit et du mouvement de la capitale.
Une véritable oasis, dont aucun étranger n’était admis à troubler le recueillement et la paix!
La chapelle seule s’ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n’est qu’à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir voir leurs enfants.
Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n’était pas soumis aux règles rigoureuses que l’on observe dans les autres maisons du même genre.
Là, par exception, le parloir n’était point grillé; les jeunes filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous la seule surveillance d’une sœur, et elles jouissaient durant les récréations, d’une liberté sur laquelle ne s’exerçait qu’un contrôle bienveillant.
La vie y était donc relativement agréable et différait peu de celle qu’on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations mystiques que la monotonie même d’une pareille existence développe parfois jusqu’à l’exaltation.
Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix.
Cependant, trois fois par jour, le matin, l’après-midi et le soir, le jardin s’emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et durant une heure, l’enclos, d’ordinaire taciturne, s’égayait de caquetage, de cris et de rires.
C’était aux heures de récréation.
Trente jeunes filles s’échappaient de la maison principale, comme des oiseaux s’échapperaient d’une volière, et elles se répandaient dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de liberté, buvant l’air à pleins poumons, donnant la volée à tous les sentiments contenus dans leur cœur oppressé.
Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le bras, on allait, on venait à travers l’enclos, et l’on se chuchotait à l’oreille sous les charmilles des mots qu’on ne voulait pas laisser surprendre ou des noms qu’on osait à peine prononcer.
Timidités charmantes, expansions effarouchées de cœurs qui s’ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore et se voilent les premiers et les plus doux aveux.
On comprend, sans qu’il soit besoin d’y insister, que parmi cette réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait régner une incessante fermentation d’impatience qui se traduisait, selon la nature de chacune d’elles, par des manifestations qui n’étaient pas toujours parfaitement correctes.
Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.
Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s’était toujours montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent l’objet.
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