Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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À l’extrémité opposée du salon, sa mère était assise, ayant Nancy, sa plus jeune fille, à ses côtés, et causant avec un jeune homme qui s’inclinait pour la saluer.

C’était là assurément un fait bien insignifiant, et Edmée eût été fort empêchée de dire pourquoi elle en fut frappée.

Le jeune homme portait l’uniforme d’officier de marine: il était grand, élancé, et à la pâleur répandue sur son front, on devinait quelque mystérieuse souffrance, ou tout au moins quelque pensée absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence souveraine.

C’était la première fois que Edmée le voyait; pourtant, il lui sembla qu’elle l’avait déjà rencontré quelque part.

Un souvenir vague comme un rêve… elle n’aurait pu préciser; mais à sa vue elle éprouva une sensation qu’elle n’eût pu définir, et qui, pendant quelques secondes, la troubla profondément.

– Qu’as-tu donc, chère enfant? dit M. de Beaufort avec sollicitude.

– Moi! rien, répondit Edmée. La chaleur est étouffante, je ne suis point habituée à respirer une pareille atmosphère.

– Tu as raison, viens près de ta mère, tu te reposeras, et le babil de Nancy te remettra tout à fait.

– Oui, oui! c’est cela.

Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchèrent de madame de Beaufort, le jeune officier ne l’avait pas quittée encore.

– Mon ami, dit alors madame de Beaufort en désignant ce dernier à son mari, permettez-moi de vous présenter M. Gaston de Pradelle, un capitaine de frégate de récente promotion, qui a bien voulu se rappeler qu’il a été reçu dans l’Inde par quelques membres de ma famille.

M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier.

– Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincère abandon; si vous êtes connu des Wilson, vous ne m’êtes pas non plus tout à fait étranger! Je sais les services que vous avez rendus à notre marine, et j’ai suivi avec un vif intérêt le dernier voyage que vous venez d’accomplir autour du monde!…

– Vous êtes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle, en saluant de nouveau.

– Il n’y a pas longtemps que vous êtes de retour en France?

– Quelques mois à peine.

– Et vous ne songez pas à nous quitter tout de suite?

– Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an.

– À la bonne heure, et pendant cette année, au nom des Wilson et en celui des Beaufort, veuillez bien considérer cette maison comme la vôtre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y recevoir.

Et comme Gaston allait s’éloigner, M. de Beaufort ajouta, en présentant Edmée qui n’avait cessé de regarder le jeune officier.

– Ma fille aînée, mademoiselle de Beaufort!

Ce fut comme un coup de théâtre.

Jusqu’alors, Gaston n’avait point pris garde à la jeune fille; mais dès qu’il eut levé les yeux sur elle, il ne put se défendre d’un mouvement de stupéfaction profonde et retenir un cri prêt à lui échapper.

– Étrange! c’est étrange!… balbutia-t-il, fortement ému et incapable de se contenir.

– Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris.

– Pardonnez-moi.

– Eh! à quel propos!

– Cette ressemblance…

– Vous avez connu quelqu’un qui ressemblait à mon Edmée?

– Oui, Monsieur.

– À Paris?

– Non, non, bien loin de France, au contraire.

– Où cela?

– En Amérique.

– Ah!

– Près du fleuve Saint-Laurent.

– Que dites-vous?…

– Vous voyez! je suis fou. D’ailleurs, la jeune femme dont je parle, il y a huit années que je l’ai vue, et elle avait bien près de trente ans à cette époque.

M. de Beaufort ne répondit pas, il était devenu comme inquiet; un pli soucieux s’était creusé sur son front.

Gaston s’aperçut qu’il allait être indiscret, il s’empressa de couper court à l’incident et s’adressant à Edmée:

– Mademoiselle, lui dit-il d’un ton plus calme, voici que les premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez bien m’accepter pour cavalier…

Edmée regarda son père.

– Eh! sans doute, sans doute, chère enfant, dit ce dernier. C’est la première fête à laquelle tu assistes, et ta mère et moi nous ne pouvons que nous réjouir du plaisir que tu y prendras.

La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se dirigèrent tous les deux pour aller prendre place dans le quadrille qui se formait.

II

M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion visible, et ce ne fut que lorsqu’ils eurent disparu dans les méandres des quadrilles qui s’organisaient tumultueusement, qu’il parut revenir à lui.

Nancy avait, de son côté, suivi un jeune cavalier qui était venu la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de Beaufort.

Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait son mari avec une attention presque inquiète.

– Qu’avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.

– Moi? répondit M. de Beaufort.

– Connaîtriez-vous M. de Pradelle?

– C’est la première fois que je le rencontre.

– Que vous a-t-il dit?

– Rien que de banal et d’insignifiant.

– Cependant, les paroles qu’il a prononcées et que j’ai à peine comprises ont paru vous troubler.

– Quelle idée.

– Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien… répondez-moi… Il regardait Edmée d’une façon singulière. Ne parlait-il pas de ressemblance?

– En effet.

– Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les traits.

– C’est cela.

– Et il vous l’a nommée?

– Non!

– Pourquoi avez-vous pâli, alors. D’où vient qu’en ce moment encore je vous trouve préoccupé et sombre?

– C’est que…

– Achevez.

– Eh bien, cette personne…

– Une femme?

– Oui.

– Où l’a-t-il connue?

– Non loin de Québec.

– Et y a-t-il longtemps?

– Il y a huit ans!

– Mais elle est morte, cependant!… Vous m’avez bien dit qu’elle était morte!

Et comme la jeune femme interrogeait d’un ton ardent et avec un regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son front de sa main nerveuse.

– Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l’ai dit et je vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux, sur mon cœur: et, malgré moi, j’ai peur de ce passé coupable, comme s’il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que vous m’avez fait!

La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son mari.

– Vous avez raison, dit-elle au bout d’un instant; je vous ai aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous m’avez donné depuis… Seulement, vous le voyez, mon ami, je n’avais pas tout à fait tort quand j’insistais pour que votre fille Edmée restât encore au couvent. Sa présence ici peut nous créer bien des embarras, bien des tourments, et j’espère que vous jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons.

– La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont le front se rembrunit; elle croira que nous ne l’aimons pas… que nous voulons l’éloigner de nous.

– Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le bruit l’effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus pour son bonheur en agissant comme je le désire qu’en l’obligeant à une existence de plaisirs qui n’est qu’une fatigue et un ennui pour elle.

Mais ce n’est point le moment de traiter un sujet aussi grave; vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d’ici là, ne nous occupons que de nos hôtes et de leurs plaisirs.

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