Habitués à s’aplatir devant lui, ils n’osaient le contredire ouvertement; mais ils l’avertirent qu’avant d’avoir atteint le Forum, il serait mis en pièces par le peuple, et ils menacèrent de l’abandonner s’il ne montait immédiatement à cheval. Phaon lui offrit asile dans sa villa, située au-delà de la Porte Nomentane.
La tête couverte de leurs manteaux, ils galopèrent vers les portes de la ville. La nuit pâlissait. Dans les rues, un mouvement insolite indiquait le désarroi de l’heure. Un à un, ou par petits groupes, les soldats se répandaient par la ville. À proximité du camp, la vue d’un cadavre fit faire un écart au cheval de César. Le manteau glissa de la tête du cavalier, un soldat qui passait le reconnut, et, troublé par cette rencontre inattendue, il fit le salut militaire. En longeant le camp des prétoriens, ils entendirent un tonnerre d’acclamations en l’honneur de Galba. Alors seulement Néron comprit que l’heure de sa fin était proche. Il fut saisi d’épouvante et de remords. Il disait voir devant lui des ténèbres sous la forme d’une nuée sombre d’où émergeaient vers lui les visages de sa mère, de sa femme et de son frère. Ses dents claquaient; mais son âme de comédien trouvait un certain charme dans cette horreur. Être le maître tout-puissant du monde entier, et perdre tout, lui apparaissait comme le comble du tragique. Et, fidèle à lui-même, il jouait jusqu’au bout le premier rôle. Une ardeur de déclamation s’empara de lui, en même temps qu’un désir éperdu que les assistants s’en souvinssent pour la postérité. Par instants, il disait vouloir mourir et demandait Spiculus, le gladiateur le plus expert en l’art de tuer. Par instants, il déclamait: «Ma mère, mon épouse, mon frère me convoquent!» Des lueurs d’espoir, chimériques et puériles, s’allumaient encore en lui. Il savait que c’était la mort, et il n’y croyait pas.
Ils trouvèrent ouverte la Porte Nomentane, où Pierre avait enseigné et baptisé. À l’aube, ils arrivèrent à la villa de Phaon.
Une fois là, les affranchis ne lui cachèrent plus qu’il était temps de mourir. Il fit creuser la fosse et s’étendit à terre, afin qu’ils prissent la mesure exacte. Mais à la vue du trou béant, il fut saisi de terreur. Sa face bouffie devint livide et sur son front, telles des gouttes de rosée, perlèrent des gouttes de sueur. D’une voix à la fois tremblante et pathétique, il déclara qu’il n’était pas temps encore. Puis il reprit ses citations. Enfin, il demanda que son corps fût brûlé.
«Quel artiste périt!» – répétait-il comme dans une rêverie.
Cependant, un courrier de Phaon vint annoncer que le Sénat avait déjà statué, et que le parricide serait puni selon la coutume.
– Quelle est cette coutume? – demanda Néron, les lèvres exsangues.
– Ils te mettront la fourche au cou, te fouetteront à mort et jetteront ton cadavre dans le Tibre! – répondit Épaphrodite bourru.
Il ouvrit son manteau et mit à nu la poitrine.
– Ainsi, il est temps! – dit-il, les yeux au ciel.
Et il répéta:
– Quel artiste périt!
À cet instant, un galop résonna: un centurion venait, avec ses soldats, pour la tête d’Ahénobarbe.
– Hâte-toi! – crièrent les affranchis.
Néron appuya le glaive sur sa gorge. Mais il poussait d’une main timide, et l’on voyait qu’il n’oserait jamais enfoncer la lame. Brusquement, Épaphrodite lui força la main, et le glaive entra jusqu’à la garde. Ses yeux se désorbitèrent, affreux, énormes, emplis d’épouvante.
– Je t’apporte la vie! – cria le centurion en rentrant.
– Trop tard! – râla-t-il.
Et il ajouta:
– La voilà, la fidélité!
Soudain, la mort enténébra son regard. De son cou épais, le sang, en un bouillonnement noirâtre, jaillit sur les fleurs du jardin. Ses pieds labourèrent le sol, et il expira.
Le lendemain, la fidèle Acté vint recouvrir sa dépouille de tissus précieux et la brûler sur un bûcher d’aromates.
Ainsi passa Néron, comme passent la rafale, la tempête, l’incendie, la guerre ou la peste; tandis que, des hauteurs du Vatican, règne désormais sur la ville et sur le monde la basilique de Pierre.
Non loin de l’antique Porte Capène, s’élève aujourd’hui une chapelle minuscule, avec cette inscription à demi effacée: QUO VADIS, DOMINE?
(1896)
[1]Nom qui désigne collectivement tous les esclaves de la maison. ( Note de l’auteur. )
[2]Élevée comme fille adoptive.
[3]Amulette d’or, en forme de boule ou de cœur, que portaient au cou les enfants romains (N. d. T.)
[4]Déesse funèbre.
[5]Poupée.
[6]Carrières d’où l’on tirait le sable pour les arènes.
[7]Personnification de la richesse.
[8]Le scripulum ou scrupulum, petite pièce d’or, valait le tiers d’un danar d’or, ou aureus ( Note de l’auteur ).
[9]Matrone qui accompagnait la fiancée et l’instruisait de ses devoirs d’épouse ( Note de l’auteur. )
[10]Les habitants de l’Italie avaient été dispensés du service militaire sous le règne d’Auguste; par suite, ce qu’on appelait la Cohors Italica , séjournant d’ordinaire en Asie, était composée de volontaires. Des volontaires servaient également dans la garde prétorienne, à défaut d’étrangers. ( Note de l’auteur.)
[11]Bravo!
[12]Au temps des Césars, une légion comptait environ 12 000 hommes. ( Note de l’auteur .)
[13]Partie souterraine de la prison n’ayant qu’une seule ouverture, en haut. C’est là que Jugurtha mourut de faim. ( Note de l’auteur .)
[14]Lectisteria.
[15]Je ne te cherche pas, je cherche un poisson;
Pourquoi me fuis-tu, Gaulois?
[16]Dédale qui, suivant d’autres traditions, réussit à voler de Crète en Sicile, périssait, dans les amphithéâtres romains, de la même mort qu’Icare. ( Note de l’auteur .)
[17]Locution proverbiale qui signifiait: Voici le roi des imbéciles! ( Note de l’auteur. )
[18]Le génie de la Mort. ( Note de l’auteur .)
[19]Que la puissante déesse Cypris, et les frères d’Hellène, et les étoiles brillantes, et le père des vents t’accompagnent…