«Ne prenez point cela trop à cœur. Aucun dieu ne m’a promis l’immortalité, et ce qui m’arrive n’est point chose imprévue. Toi, Vinicius, tu es dans l’erreur en affirmant que seul votre dieu apprend à mourir avec calme. Non! notre monde savait, avant vous, que, la dernière coupe vidée, il était temps de disparaître, de rentrer dans l’ombre, et notre monde sait encore le faire en beauté. Platon affirme que la vertu est une musique, et la vie du sage une harmonie. Et ainsi, j’aurai vécu et je mourrai vertueux.
«Je voudrais prendre congé de ta divine épouse en la saluant des mêmes paroles que j’employai jadis, dans la maison des Aulus, «J’ai vu, au long de ma vie, des peuples sans nombre. Mais de femme qui t’égalât, je n’en vis jamais.»
«C’est pourquoi, si – contrairement à ce que professe Pyrrhon – quelque chose de notre âme subsiste après la mort, mon âme à moi, dans sa route vers les bords de l’océan, viendra se poser non loin de votre maison, sous les traits d’un papillon, ou peut-être, s’il faut en croire les Égyptiens, sous ceux d’un épervier. Quant à venir autrement, impossible.
«En attendant que, pour vous, la Sicile se métamorphose en un jardin des Hespérides, que les déesses des champs, des bois et des eaux sèment des fleurs sous vos pas; et que, dans toutes les acanthes de vos péristyles, nichent de blanches colombes!»
Pétrone ne se trompait point: Deux jours après, le jeune Nerva, qui lui était dévoué, lui envoya à Cumes, par un affranchi, les nouvelles sur tout ce qui se passait à la cour de César.
La perte de Pétrone était décidée. Un centurion devait venir, dans la soirée du lendemain, l’aviser de ne point quitter Cumes, et d’y attendre des ordres ultérieurs. Quelques jours après, un nouveau messager lui apporterait la sentence de mort.
Pétrone, avec un calme parfait, écouta l’affranchi. Puis il dit:
– Tu porteras à ton maître un de mes vases, qui te sera remis à ton départ. Dis-lui que je le remercie de toute mon âme, car ainsi je pourrai devancer la sentence.
Et il éclata de rire, comme un homme qui vient d’avoir une excellente idée et se réjouit de pouvoir la réaliser.
Le jour même, ses esclaves se répandirent en ville, pour inviter tous les augustans et toutes les augustanes présents à Cumes, à se rendre à un banquet dans la somptueuse villa de l’Arbitre des élégances.
Lui, passa son après-midi à écrire dans sa bibliothèque. Puis, il prit un bain, se fit habiller par les vestiplices, et, tel un dieu splendide et prestigieux, passa au triclinium, afin de donner un coup d’œil aux préparatifs de la fête, et de là dans les jardins, où des adolescents et des fillettes de Grèce tressaient des couronnes de roses pour la soirée.
Son visage ne révélait pas le moindre souci. Ses gens comprirent que le festin devait être d’une magnificence exceptionnelle, car il fit donner des récompenses inaccoutumées à ceux dont il était satisfait, et quelques légers coups de verge à ceux qui l’avaient mécontenté. Il recommanda de payer à l’avance, et très généreusement, les citharistes et les chœurs. Enfin, s’asseyant sous un hêtre, dont le feuillage troué de rayons découpait sur le sol des taches lumineuses, il fit mander Eunice.
Elle apparut, vêtue de blanc, un rameau de myrte dans les cheveux, aussi belle qu’une Charite. Il la fit asseoir à ses côtés et, effleurant ses tempes de la main, l’admira longuement, avec ce ravissement du connaisseur qui contemple une statue divine sortie du ciseau d’un maître.
– Eunice, – dit-il, – sais-tu que depuis longtemps tu n’es plus une esclave?
Elle leva sur lui ses yeux de tranquille azur et secoua doucement la tête.
– Je suis toujours ton esclave, seigneur.
– Peut-être ignores-tu également, – poursuivit-il, – que cette villa et ces esclaves occupés là-bas à tresser des couronnes, que tout ce qui est ici, que les champs et les troupeaux, tout cela est à toi dès aujourd’hui?
Eunice s’écarta, et, la voix tremblante d’anxiété:
– Pourquoi me dis-tu cela, seigneur?
Puis, elle se rapprocha et se mit à le regarder, les yeux papillotants d’inquiétude. Mais, un instant après, son visage pâlit, tandis que Pétrone cessait de sourire. Enfin, il ne prononça qu’un mot:
– Oui!
Et ce fut le silence. Seul, un souffle léger faisait frissonner le feuillage du hêtre.
Pétrone eût pu croire qu’il avait devant lui une statue de marbre.
– Eunice, – dit-il, – je tiens à mourir avec calme.
Elle eut un sourire déchirant et murmura:
– J’entends, seigneur.
Dans la soirée, les invités arrivèrent en foule. Ils savaient qu’à côté des festins de Pétrone, ceux de Néron étaient ennuyeux et barbares. Il n’était venu à l’idée de personne que ce dût être là l’ultime symposion . On n’ignorait pas, il est vrai, qu’un nuage de mécontentement planait sur l’élégant Arbitre; mais la chose avait souvent eu lieu et toujours Pétrone avait réussi à dissiper l’orage, d’une manœuvre habile, d’une parole hardie. Aussi, nul ne le croyait-il menacé d’un danger réel. Son visage rieur et insoucieux acheva de confirmer cette opinion. La ravissante Eunice, à qui il avait dit qu’il désirait mourir calme et pour qui chaque parole de lui était un oracle, gardait sur ses traits une placidité complète, et, dans ses prunelles, une étrange lueur qu’on eût pu prendre pour de la joie. À la porte du triclinium, des adolescents aux cheveux bouclés et recouverts d’une résille d’or couronnaient de roses le front des arrivants, en les avertissant, selon la coutume, de franchir le seuil du pied droit. Le triclinium embaumait la violette. Des lumières multicolores brûlaient dans des lampes en verre d’Alexandrie. Auprès des couches se tenaient des fillettes chargées de répandre des parfums sur les pieds des invités. Contre le mur, les citharistes et les chœurs attendaient le signal de leur chef.
Le service resplendissait de luxe, mais ce luxe ne frappait pas, n’écrasait pas, et semblait tout naturel. Une joie sans contrainte flottait dans l’air, se mêlant à l’arôme des fleurs. En pénétrant dans cette maison, les invités ne sentaient flotter sur eux ni contrainte, ni menace, ainsi que cela avait lieu chez César, quand les louanges peu enthousiastes ou maladroites, pour son chant ou ses vers, pouvaient coûter la vie. Ici, à la vue des lumières, des vins qui se reflétaient sur un lit de neige, et des mets raffinés, tous les cœurs étaient épanouis. Les conversations bourdonnaient avec entrain, comme bourdonne un essaim d’abeilles autour d’un pommier en fleur. Çà et là éclatait un rire joyeux, s’élevaient des approbations, ou bien retentissait sur la blancheur d’une épaule nue un baiser sonore.
Les convives buvaient et répandaient quelques gouttes de vin sur le sol, en l’honneur des dieux immortels et pour les rendre favorables au maître de céans. À dire vrai, celui-ci n’y croyait guère, mais telle était la coutume. Étendu à côté d’Eunice, Pétrone causait. Les dernières nouvelles de Rome, les derniers divorces, les amours, les amourettes, les courses, Spiculus, gladiateur devenu fameux depuis peu par ses prouesses aux arènes, et les derniers livres d’Atractus et des Sosius faisaient les frais de la conversation. En répandant le vin sur les dalles, il annonça que sa libation ne s’adressait qu’à la reine de Cypre, la plus ancienne et la plus grande de toutes les divinités, la seule qui fût éternelle et immuable.
Ses paroles, semblables au rayon de soleil qui éclaire successivement des objets divers, ou au zéphir qui balance les fleurs dans les jardins, effleuraient maints sujets. Enfin, il fit un signe et les cithares résonnèrent, tandis que des voix fraîches s’élevaient à l’unisson. Puis des danseurs de Cos, la patrie d’Eunice, firent miroiter leurs corps rosés resplendissant à travers des gazes transparentes. Ensuite, un devin d’Égypte prit en main un vase de cristal où s’ébattaient des dorades irradiées et fit ses prédictions aux convives.
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