Sur le sol de la salle éclairée par une torche de résine, j’ai vu, étendu de son long, la main encore serrée sur la poignée de sa rapière à demi tirée comme s’il n’eût point eu le temps de dégainer, un tout jeune gentilhomme, la poitrine déchirée d’un coup de dague, et cela m’a donné grand’pitié.
Comme il respirait encore, j’ai lavé et bandé la plaie pour retenir le reste de vie qu’il pouvait avoir; et non sans peine, l’avons porté jusqu’au plus proche village où j’ai heurté la porte d’une chaumière dont les gens ont accueilli ce gentilhomme, l’ont mis en un lit, et ont fait diligence pour lui donner des soins, le tout de fort bon cœur.
Voyant qu’il ouvrait les yeux, je lui ai dit qui j’étais, et qu’il pouvait avoir toute confiance en moi au cas où il aurait quelque volonté à exprimer. Il n’a pu me répondre que des choses inintelligibles où j’ai seulement compris qu’il parlait d’un pont, je crois, puis il s’est affaibli.
J’ai pensé que ce malheureux jeune homme ne tarderait pas à trépasser; et, ayant vu dans ses habits qu’il avait été dépouillé de tout son argent, j’ai donné deux ducats d’or à ces bonnes gens pour qu’ils aient soin de l’enterrer chrétiennement, et nous avons poursuivi notre route.
DE LA 43 eNOTE:
Au 7 e de décembre. – Le gouvernement de Poitiers est venu à notre rencontre escorté de cinq cents gentilshommes portant des équipements dont chacun était une fortune. Et deux mille bourgeois nous ont fait la haie, tous vêtus de satin blanc avec passements d’argent, les pourpoints à boutons d’or et les bonnets de velours tout couverts de pierreries.
Et j’ai eu la grande joie de retrouver en Poitiers le comte Amauri de Loraydan venu du Louvre pour me voir, sur l’ordre du roi. Ce parfait gentilhomme sera près de moi jusqu’à notre entrée dans Paris.
Nous arrêtons ici nos extraits. Nous en savons assez sur la marche du Commandeur d’Ulloa.
En fait, nous savons:
Que le roi de France lui a fait don de l’hôtel d’Arronces, autant pour le remercier de ce qu’il a déjà fait que pour l’inciter à de nouveaux efforts auprès de Charles-Quint.
Que cet hôtel d’Arronces a jadis appartenu à une demoiselle Agnès de Sennecour qui y est morte.
Que le Commandeur, à quelque distance de Brantôme, a donné des soins à un jeune gentilhomme dont il n’a pu tirer aucun renseignement.
Que le Commandeur, à Poitiers, a trouvé le comte Amauri de Loraydan, venu à sa rencontre sur l’ordre de François I er.
Voilà ce que nous savons.
Et c’est le moment d’appeler sur notre scène certains personnages dont les faits et gestes ont essentiellement concouru à la tragédie qui, après des siècles, palpite encore dans la Légende, poétique reflet de l’Histoire.
IX LA MAISON DU CHEMIN DE LA CORDERIE
Le jour même où Charles-Quint franchit la Bidassoa, c’est-à-dire le 20 novembre, vers le déclin du jour, un cavalier s’approchait rapidement de Paris.
Il semblait avoir à peine atteint sa vingt-quatrième année.
Il portait avec une altière aisance un élégant et riche costume de route. Sa mine était fière, son attitude hautaine, son regard assuré, sa figure belle et régulière. Le poing à la hanche, le manteau claquant au vent, il allait, emporté par le trot cadencé d’un magnifique alezan secouant son écume et levant haut le sabot, il allait, vision de jeunesse et de force, d’opulence et d’orgueil.
Le cheval, soudain, fit un écart; un mendiant, sa besace nouée au bâton sur l’épaule, tenta de se garer, se courba, se rapetissant dans ses loques, ôtant son bonnet dans un geste éperdu d’admiration et de crainte – mais le poitrail le heurta d’un choc violent…
Le cavalier ne baissa pas les yeux sur cette pauvre chose qui rampait parmi les flaques d’eau, cherchant à se relever; et il continua sa route, droit sur la selle, la tête haute, indifférent, dédaigneux, superbe.
Et nul, à voir la froide insouciance de ce visage, l’insolence calme de cette attitude, nul n’eût pu soupçonner le drame qui se jouait dans la pensée de ce grand seigneur aux prises avec le spectre d’une misère honteuse, de cet homme en plein éclat de sa vie, qui tranquillement discutait sa mort.
Car voici ce qu’il se disait, tandis qu’il se redressait, rapide apparition de morgue et de faste… voici:
– Demain, midi sonnant, je dois payer au comte d’Essé huit mille, au baron de Sansac six mille, en tout, si bien je compte, quatorze mille livres perdues sur parole. Demain, midi sonnant, je suis donc un homme sans parole qui ne paye pas ses dettes de jeu, et avant qu’on ne me chasse de la cour, je dois me passer mon épée au travers du corps. Pourquoi attendre à demain?…
Il regardait droit devant lui, fièrement, et, sans un frémissement, songeait:
– Quelques bons coups d’éperon, et j’irais me briser le crâne contre ce mur…
Ses mâchoires se serrèrent. Ses yeux jetèrent un éclair. Il eut un rire terrible.
– Moi! fit-il à haute voix. Le meilleur cavalier de Paris! On rirait trop autour du roi de savoir que je suis mort d’un accident de cheval! Allons! Attendons! Par l’enfer, que la fortune passe donc à ma portée d’ici à demain! Qu’elle passe! Et malheur, malheur, malheur à qui me tombe sous la main!
Il atteignait Paris.
Ayant franchi la porte de Nesle entre ses deux grosses tours mafflues, il s’arrêta un instant et darda un regard de feu sur le Louvre qui, en face, de l’autre côté de l’eau, dressait dans le ciel gris les silhouettes enchevêtrées de ses toits aigus et de ses girouettes. Parvenu sur la rive droite de la Seine par le grand et le petit pont, il gagna la rue du Temple qu’il parcourut dans toute sa longueur, et, à l’angle du chemin de la Corderie, fit halte devant un hôtel dont le portail, aussitôt, lui fut ouvert.
Dans la cour où il pénétra, un valet à sa livrée s’élança pour lui tenir la bride et l’étrier hors montoir. Comme il mettait pied à terre, il aperçut, l’attendant, un laquais portant le hoqueton à fleurs de lis.
– Hé! Champagne, que me veux-tu? s’écria le gentilhomme, soudain affable et souriant.
Le laquais, automatiquement, fit trois pas, s’inclina, et dit:
– M. le valet de chambre du roi informe Votre Seigneurie qu’elle est attendue ce soir à neuf heures par Sa Majesté.
– Tu vois, Champagne, j’arrive à l’instant d’Angoulême. Fais savoir à M. de Bassignac qu’à l’heure dite, je serai au Louvre. Mais vite, donnez-moi des nouvelles du roi!
– Merci bien, monsieur. Sa Majesté est mieux en santé que jamais.
– Ah! que tu me fais plaisir! Et Vulcain?
– Merci bien, monsieur. Le destrier favori de Sa Majesté est en pleine vigueur.
– Bon, cela! Et Fripon?
– Merci bien, monsieur. Le faucon préféré de Sa Majesté tua hier deux hérons dans les marais de Pincour.
– C’est un oiseau bien précieux, Champagne. Et Vesta?
– Merci bien, monsieur. La levrette de Sa Majesté eut la colique, voici trois jours, parce que M mela duchesse d’Étampes lui donna trop de pâtisserie; mais, grâce à Dieu, ce ne fut qu’une alerte.
– Tu m’as fait frémir, Champagne. Et ce cher ami, Bassignac?
– Merci bien, monsieur. Le valet de la chambre de Sa Majesté est fort bien en cour.
– Oh! que j’en suis aise! Mais, dis-moi, est-ce que le roi m’a fait demander pendant mon absence?
– C’est-à-dire, monsieur, qu’à peine fûtes-vous avec M. le connétable et ce seigneur espagnol, je reçus l’ordre de venir, deux fois par jour, voir à votre hôtel si vous n’étiez pas de retour.
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