— Enfermez-le dans le carcer , décréta César, et qu’il fasse profiter les rats de sa sagesse.
Tandis qu’on poussait Caton hors de la curie, certains sénateurs commencèrent à s’élever contre un tel traitement. Le grand stoïque passa juste devant moi, sans résister mais sans cesser de vociférer au sujet d’un point obscur concernant les forêts campaniennes. Celer se leva de son banc et se précipita à sa suite, suivi de près par Lucullus puis par le propre collègue consulaire de César, Marcus Bibulus. Il me semble qu’une trentaine ou une quarantaine de sénateurs durent se joindre à la procession. César descendit de son estrade et tenta d’intercepter certains de ceux qui sortaient. Je me souviens de l’avoir vu attraper le bras du vieux Petreius, le commandant qui avait défait l’armée de Catilina à Pise.
— Petreius ! lança-t-il. Tu es un soldat, comme moi. Pourquoi pars-tu ?
— Parce que, répondit Petreius en se dégageant, je préférerais être en prison avec Caton qu’ici avec toi !
— Alors vas-y ! cria César dans son dos. Allez-y tous ! Mais souvenez-vous de ceci : tant que je serai consul, la volonté du peuple ne sera pas éludée par des subterfuges de procédure ou des coutumes ancestrales. Cette loi sera présentée au peuple, et, que cela vous plaise ou non, elle sera votée avant la fin du mois.
Il regagna sa chaise à grands pas et foudroya la chambre du regard, défiant quiconque de remettre en cause son autorité.
Cicéron, très mal à l’aise, resta à sa place tandis que l’appel reprenait et, après la séance, fut arrêté devant la curie par Hortensius, qui lui demanda sur un ton de reproche pourquoi il ne les avait pas suivis.
— Ne me fais pas grief d’une situation dans laquelle tu nous as mis, rétorqua Cicéron. Je vous ai tous avertis de ce qui se passerait si vous continuiez à traiter Pompée avec autant de mépris.
Je savais néanmoins qu’il était très gêné et, dès qu’il le put, il s’empressa de rentrer à la maison.
— J’ai réussi à me mettre tout le monde à dos, se plaignit-il pendant que nous gravissions la côte. Je ne tire aucun bénéfice de mon soutien à César, et ses ennemis m’accusent d’être un renégat. Décidément, je suis devenu un vrai génie de la politique !
En temps normal, César n’aurait jamais pu faire passer sa loi agraire ou aurait pour le moins dû faire des compromis. Il trouva d’abord et surtout une opposition de la part de son collègue au consulat, M. Bibulus, patricien fier et irascible qui avait eu le malheur de suivre la carrière des honneurs en même temps que César et avait donc été tellement éclipsé par lui que l’on ne se souvenait jamais de son nom.
— Je suis las de jouer les Pollux auprès de ce Castor, déclara-t-il un jour, plein de ressentiment, en jurant que maintenant qu’il était consul, ce serait différent.
César avait également contre lui pas moins de trois tribuns, Ancharius, Calvinus et Fannius, qui exercèrent chacun leur veto. Mais César était bien décidé à obtenir gain de cause, quel qu’en fût le prix, et il entama rien moins que la destruction délibérée de la constitution romaine — j’espère qu’il sera pour cela maudit à jamais par l’humanité tout entière.
D’abord, il intégra dans son projet de loi une clause exigeant que chaque sénateur prêtât serment — sous peine de mort — de ne jamais tenter d’abroger la loi une fois qu’elle serait promulguée. Puis il convoqua une assemblée publique à laquelle participèrent Pompée et Crassus. Cicéron se tenait avec les autres sénateurs et regarda Pompée se laisser convaincre de proférer, pour la première fois de sa longue carrière, une menace directe.
— Cette loi est juste, affirma-t-il. Mes hommes ont versé leur sang pour la terre romaine, et il n’est que justice qu’à leur retour, une partie de cette terre leur revienne en récompense.
— Soutiendrais-tu cette loi, lui demanda César non sans fourberie, au cas où ses adversaires emploieraient la violence pour empêcher qu’elle ne soit reçue ?
— Si l’on vient avec l’épée s’opposer à cette loi, répondit Pompée, je viendrai pour la soutenir en apportant même, avec l’épée, le bouclier.
La foule poussa un rugissement de plaisir. Cicéron ne toléra pas d’en entendre davantage. Il se détourna et se fraya un chemin parmi les sénateurs pour quitter l’assemblée.
Les paroles de Pompée étaient en effet un appel aux armes. Quelques jours plus tard, il commença à remplir Rome de ses soldats. Il paya pour les faire venir de toute l’Italie et les installa dans des tentes à l’extérieur de la ville ou dans des logements bon marché dans la cité même. Ils firent entrer en fraude des armes illégales qu’ils dissimulèrent en attendant le dernier jour de janvier, date à laquelle la loi devait être votée par le peuple. Les sénateurs notoirement opposés à cette loi se faisaient insulter dans la rue, et leurs maisons recevaient des pierres.
L’homme qui orchestra cette campagne d’intimidation pour le compte de la Bête à Trois Têtes était le tribun P. Vatinius, qui passait pour être l’homme le plus laid de Rome. Il avait attrapé la scrofule lorsqu’il était enfant et avait la figure et le cou couverts d’écrouelles bleuâtres. Il avait également le cheveu rare et les jambes torses, de sorte qu’il marchait les genoux écartés, comme s’il venait de faire une longue course à cheval ou bien s’était souillé. Curieusement, il était doté d’un charme certain et se moquait bien de ce qu’on pouvait dire de lui : il accueillait toujours les plaisanteries de ses ennemis concernant son physique par d’autres, bien plus drôles, de son cru. Les hommes de Pompée lui étaient fidèles, et le peuple aussi. Il organisa de nombreux rassemblements publics en faveur de la loi de César et fit même venir le consul Bibulus pour être interrogé à la tribune aux harangues. Bibulus était pour le moins d’un caractère emporté, et Vatinius le savait, aussi fit-il lier ensemble par ses gens des bancs de bois, pour constituer un pont reliant les rostres au carcer . Et lorsque, comme prévu, Bibulus dénonça la loi agraire en termes des plus violents — « Ta loi ne passera pas cette année, pas même si vous voulez tous l’adopter ! » —, Vatinius le fit arrêter et emmener par le pont jusqu’à la prison, comme un otage des pirates contraint de subir le supplice de la planche.
Cicéron assista à la plus grande partie de ces événements depuis son jardin, emmitouflé dans un manteau pour se garder du froid de janvier. Il se sentait très déprimé et s’efforça de rester en dehors de tout cela. De toute façon, il ne tarda pas à avoir des problèmes plus pressants à régler.
Un matin, au milieu de tout ce tumulte, j’ouvris la porte et trouvai Antonius Hybrida en train d’attendre dans la rue. Cela faisait plus de trois ans que je ne l’avais pas vu, et je ne le reconnus pas tout de suite. La bonne chère et le vin de Macédoine l’avaient fait beaucoup grossir tout en lui donnant le teint plus fleuri encore, produisant l’impression qu’il avait été tout entier recouvert d’une couche de graisse d’un rouge brouillé. Je le conduisis dans la bibliothèque, et Cicéron sursauta comme s’il avait vu un fantôme, ce qui, d’une certaine façon, n’était pas faux car c’était bien son passé qui revenait le hanter — et lui réclamer vengeance. Au début de son consulat, alors que les deux hommes venaient d’arriver à une entente, Cicéron avait donné à Hybrida son accord écrit que, si jamais il était poursuivi, il lui servirait d’avocat, et maintenant son ancien collègue venait réclamer son dû. Il avait amené avec lui un esclave qui portait l’acte d’accusation, et Hybrida le remit à Cicéron d’une main qui tremblait si violemment que je craignis qu’il ne nous fît une attaque. Cicéron présenta le document à la lumière pour l’étudier.
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