Le lendemain, les soldats de Pompée occupaient à nouveau la rue. Ils avaient passé la nuit à fêter l’événement et concentraient maintenant toute leur attention sur le sénat, se rassemblant au forum pour voir si la curie allait oser remettre en cause la légalité des opérations de la veille. Ils laissaient entre leurs rangs un passage étroit, juste assez large pour permettre à trois ou quatre hommes de marcher de front, et je trouvai très intimidant de circuler aussi près d’eux au côté de Cicéron, même si leurs apostrophes étaient plutôt amicales : « Vas-y, Cicéron ! », « Cicéron, ne nous oublie pas ! » Dans la curie, je n’avais jamais vu une assemblée aussi abattue. C’était le premier jour du mois, et Bibulus, qui avait un bandage autour de la tête, occupait la chaise curule. Il se leva aussitôt et demanda que la chambre condamne les violences honteuses de la veille. Puis il insista pour que la loi fût déclarée invalide du fait que les auspices avaient été déclarés défavorables. Mais personne ne voulait aller jusque-là — pas avec plusieurs milliers d’hommes armés dehors. Confronté à leur silence, Bibulus s’emporta.
— Le gouvernement de cette république n’est plus qu’un simulacre, hurla-t-il, et je ne veux plus y prendre la moindre part ! Vous vous êtes montrés indignes du nom du sénat romain. Je ne vous convoquerai plus à la moindre séance les jours où je serai consul en exercice. Restez chez vous, pères conscrits, comme je vais le faire, et consultez votre âme pour vous demander si vous avez joué votre rôle avec honneur.
Nombre de ses auditeurs courbèrent la tête, remplis de honte. Mais César, qui était assis entre Crassus et Pompée et écoutait son discours avec un petit sourire, se leva aussitôt et déclara :
— Avant que Marcus Bibulus et son âme ne quittent cette salle, et que cette séance ne soit close pour un mois, je vous rappellerai, pères conscrits, que la loi nous oblige à prêter serment de la faire respecter. Je propose donc que nous allions tous ensemble, comme un seul corps, sur le Capitole, pour prêter serment et montrer ainsi publiquement notre unité avec le peuple.
Caton bondit. Il avait un bras en écharpe.
— C’est une honte ! protesta-t-il, sans doute piqué d’avoir été temporairement devancé par Bibulus sur le terrain de la morale. Je ne validerai pas ta loi illégale !
— Ni moi non plus, renchérit Celer, qui avait retardé son départ pour la Gaule transalpine dans le seul but de s’opposer à César.
Plusieurs autres joignirent leurs voix aux réfractaires, parmi lesquels je repérai le jeune Marcus Favonius, qui était un disciple de Caton, et l’ancien consul Lucius Gellius, qui avait largement dépassé les soixante-dix ans.
— Alors ce sera à vos risques et périls, commenta César en haussant les épaules. Mais souvenez-vous : la peine prévue pour qui refuse de se soumettre à la loi peut être la mort.
Je ne pensais pas que Cicéron allait s’exprimer, mais il se leva très lentement et, comme un hommage rendu à son autorité, l’assemblée tout entière fit aussitôt silence.
— Je ne déplore ni ne condamne pas tant la loi de cet homme, déclara-t-il en regardant directement César, que les méthodes par lesquelles il nous l’a imposée. Néanmoins, poursuivit-il en se tournant vers le reste des sénateurs, c’est la loi, le peuple y est favorable et elle exige de nous que nous prêtions serment. Je préviens donc Caton et Celer, et tous ceux de mes amis qui envisagent de devenir des héros morts, que le peuple ne comprendra pas votre action car on ne peut contrer l’illégalité par l’illégalité et espérer inspirer le respect. Une époque difficile nous attend, pères conscrits, et même si vous avez l’impression de ne plus avoir besoin de Rome, Rome a besoin de vous. Gardez-vous pour les combats à venir au lieu de vous sacrifier inutilement pour une cause déjà perdue.
Ce fut un discours très efficace, et lorsque les sénateurs sortirent en rang de la curie, ils suivirent presque tous le Père de la Patrie au Capitole, où ils devaient jurer devant Jupiter. Lorsque les légionnaires de Pompée virent ce que le sénat s’apprêtait à faire, ils l’acclamèrent bien haut (Bibulus, Caton et Celer s’y rendirent plus tard, quand personne ne regardait). La pierre sacrée de Jupiter, tombée des cieux bien des siècles auparavant, fut sortie du grand temple, et les sénateurs posèrent les uns après les autres la main dessus en jurant d’obéir à la loi. Cependant, César, bien qu’il eût obtenu ce qu’il désirait, était visiblement troublé. Je le vis même s’approcher de Cicéron et le prendre à part pour lui parler avec la plus grande gravité. Je demandai par la suite à Cicéron ce qu’il lui avait dit.
— Il m’a remercié pour mon intervention au sénat, me répondit Cicéron, mais il a ajouté qu’il n’avait guère apprécié le ton de mes remarques et qu’il espérait que je ne projetais pas de lui nuire, ni à lui ni à Pompée, parce qu’il serait alors contraint de riposter et que cela lui ferait beaucoup de peine. Il a précisé qu’il m’avait donné ma chance de faire partie de son administration et que je l’avais refusée. Je dois donc à présent en supporter les conséquences. Que penses-tu de cette impudence ?
Il jura copieusement, ce qui ne lui ressemblait guère, et ajouta :
— Catulus avait raison : j’aurais dû trancher la tête de ce serpent quand j’en ai eu l’occasion.
Malgré sa rancœur, Cicéron demeura en dehors de la politique pendant le reste du mois — ce qui lui fut facilité par l’annulation des séances de la chambre. Bibulus s’enferma en effet chez lui et refusa de sortir. César réagit en annonçant qu’il gouvernerait par le biais d’assemblées populaires que Vatinius convoquerait pour lui en qualité de tribun. Bibulus riposta en faisant savoir qu’il passait tout son temps sur son toit à examiner les augures , et qu’ils étaient constamment défavorables, impliquant par là qu’aucune affaire officielle ne pouvait être traitée. César répliqua en organisant des manifestations intempestives dans la rue, devant la maison de Bibulus, et en continuant de faire voter ses lois par des assemblées populaires sans tenir compte des avertissements de son collègue. (Cicéron fit remarquer non sans esprit que Rome semblait vivre sous le consulat de Jules et de César.) Dit comme cela, un tel gouvernement pourrait paraître légitime — se soumettre à la volonté populaire : quoi de plus juste ? — , mais en réalité, « le peuple » se résumait à la populace contrôlée par Vatinius, et tous ceux qui s’opposaient à la volonté de César étaient rapidement réduits au silence. Bien qu’elle n’en portât pas le nom, Rome était bel et bien devenue une dictature, et les sénateurs les plus respectables étaient épouvantés. Mais comme Pompée et Crassus soutenaient tous les deux César, personne n’osait s’élever contre lui.
Cicéron aurait préféré se confiner dans sa bibliothèque et continuer d’éviter les ennuis, mais, vers la fin du mois de mars, au milieu de toute cette agitation, il fut obligé de se rendre au forum pour défendre Hybrida, accusé de trahison. À son grand embarras, le procès devait se dérouler dans le comitium , juste devant la curie. Les gradins incurvés des rostres, qui s’élevaient tels les sièges d’un amphithéâtre, avaient été fermés par un cordon pour servir de tribunal, et une grande foule s’était déjà rassemblée tout autour, impatiente de découvrir quelle défense le célèbre orateur allait bien pouvoir trouver pour un client aussi manifestement coupable.
— Alors, Tiron, me souffla-t-il tandis que j’ouvrais ma cassette à documents pour lui donner ses notes, voilà la preuve que les dieux ont le sens de l’humour : me faire venir justement ici, pour servir d’avocat à cette crapule !
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