— Si je ne m’abuse, Dame Fulvia vient d’apprendre qu’elle est veuve, dit-il judicieusement.
Il envoya un serviteur vérifier ce qui se passait. L’homme revint en disant que le corps de Clodius était revenu à Rome dans une litière appartenant au sénateur Sextus Tedius, qui l’avait découvert au bord de la Via Appia. Le cadavre avait été porté chez Clodius et délivré à Fulvia. Dans un accès de fureur et de chagrin, celle-ci lui avait arraché ses vêtements, ne lui laissant que ses sandales, puis l’avait redressé et se trouvait à présent assise à côté de lui, en pleine rue, sous des torches allumées, et hurlant pour qu’on vienne voir ce qu’on avait fait à son mari.
— Elle veut attiser la colère des foules, commenta Cicéron.
Et il ordonna qu’on double la garde de la maison pour la nuit.
Le lendemain matin, on estima qu’il était bien trop dangereux pour Cicéron comme pour tous les sénateurs d’importance de sortir de chez eux. C’est donc depuis la terrasse que nous vîmes un immense cortège populaire mené par Fulvia porter le corps sur un brancard jusqu’au Forum et le hisser sur les rostres. Puis nous entendîmes les lieutenants de Clodius exhorter la plèbe à la fureur. À la fin des éloges les plus amers, ceux qui le pleuraient forcèrent l’entrée de la Curie et portèrent le corps de Clodius à l’intérieur. Puis ils ressortirent dans l’Argilète en traînant nos bancs, nos tables et des coffres pleins de livres en provenance des librairies voisines. Nous comprîmes avec horreur qu’ils dressaient un bûcher funéraire.
Vers midi, de la fumée s’éleva des petites fenêtres ménagées en haut des murs du palais sénatorial. Des rideaux de flammes orangées et des fragments de livres en feu tourbillonnèrent contre le ciel tandis qu’un rugissement terrifiant et ininterrompu provenait de l’intérieur, comme si l’on avait ouvert un trou dans les enfers. Une heure plus tard, le toit se fendit d’un bout à l’autre ; des milliers de tuiles et les espars des poutres embrasées s’effondrèrent sans bruit sous nos yeux ; il y eut un curieux moment de silence, puis le fracas terrible nous passa dessus tel un souffle brûlant.
Une gerbe de fumée, de poussière et de cendres plana au-dessus du centre de Rome tel un suaire pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que la pluie la dissipe, et c’est ainsi que les derniers vestiges mortels de Publius Clodius Pulcher et de la vénérable Curie qu’il avait détestée toute sa vie disparurent ensemble de la surface de la terre.
La destruction du Sénat affecta profondément Cicéron. Il s’y rendit le lendemain, sous bonne garde et armé d’un solide bâton, et fit le tour des ruines fumantes. Les briques noircies étaient encore chaudes au toucher. Le vent mugissait à travers les trous béants, et il arrivait qu’au-dessus de nos têtes un débris se descelle et tombe sur le tapis de cendres avec un bruit mat. Ce temple se dressait là depuis six cents ans — il avait été le témoin des plus grands moments de l’existence de Rome, et de celle de Cicéron —, et il lui avait fallu moins d’un après-midi pour être anéanti.
Tout le monde, y compris Cicéron, pensait que Milon partirait en exil volontaire, ou du moins qu’il se tiendrait à l’écart de Rome. Mais c’était sous-estimer la bravade du personnage. Loin de faire profil bas, il prit la tête d’une troupe encore plus importante de gladiateurs et revint dans la ville l’après-midi même pour se barricader chez lui. Les partisans de Clodius s’empressèrent d’assiéger sa maison, mais une pluie de flèches eut tôt fait de les disperser. Ils se mirent alors en quête d’une forteresse moins imprenable sur laquelle passer leur colère, et jetèrent leur dévolu sur la demeure de l’ interrex , Marcus Aemilius Lepidus.
Bien qu’il n’eût que trente-six ans et ne fût pas encore préteur, Lepidus était membre du collège des pontifes et, en l’absence de tout consul élu, cela suffisait à faire temporairement de lui le premier magistrat. Les dommages infligés à sa propriété furent assez légers — la couche nuptiale de son épouse fut brisée et ses ouvrages de toile et de broderies déchirés — mais l’attaque suscita une intense indignation mêlée de panique au Sénat.
Lepidus, ne perdant jamais de vue sa dignité, tira le maximum de l’incident ; cela marqua même le début de son ascension sociale. (Cicéron assurait que Lepidus était le politicien le plus veinard qu’il connaissait : chaque fois qu’il commettait une bourde, il recevait une pluie de récompenses — « C’est une sorte de génie de la médiocrité. ») Le jeune interrex convoqua une réunion du Sénat à l’extérieur de la ville, sur le Champ de Mars, dans le nouveau théâtre de Pompée — une grande salle à l’intérieur de l’ensemble monumental dut être consacrée spécialement pour l’occasion —, et il invita Pompée à assister à la séance.
C’était trois jours après l’incendie de la chambre du Sénat.
Pompée accepta et descendit de son palais entouré de deux cents légionnaires en ordre de bataille — un déploiement de force parfaitement légal puisque, en tant que gouverneur d’Espagne, il disposait de l’imperium militaire. On n’avait cependant rien vu de tel depuis l’époque de Sylla. Il laissa ses soldats en faction sous le portique du théâtre pendant qu’il entrait pour écouter en toute modestie ses partisans réclamer qu’il fût nommé dictateur pour six mois, le temps de prendre les mesures nécessaires afin de rétablir l’ordre : rappeler tous les réservistes militaires d’Italie, décréter un couvre-feu à Rome, suspendre les élections imminentes et mener les assassins de Clodius devant la justice.
Cicéron comprit aussitôt le danger et se leva pour parler.
— Nul n’a plus de respect que moi pour Pompée, commença-t-il, mais nous devons prendre garde de ne pas faire le jeu de nos ennemis. Prétendre que, pour préserver nos libertés, nous devons d’abord les suspendre ; que pour sauvegarder les élections, nous devons les annuler ; que pour nous garder de la dictature, nous devons désigner un dictateur — où est la logique dans tout cela ? Nous avons des élections prévues, nous avons des candidats pour lesquels voter. La campagne est terminée. La meilleure façon de montrer notre confiance en nos institutions est de les laisser fonctionner normalement et d’élire nos magistrats comme nos ancêtres nous ont appris à le faire.
Pompée opina du chef, comme s’il n’aurait pu mieux dire lui-même, et, à la fin de la séance, il vint avec force démonstrations congratuler Cicéron pour avoir si vaillamment défendu la Constitution. Mais Cicéron ne fut pas dupe. Il savait exactement ce que préparait Pompée.
Cette nuit-là, Milon vint le voir pour un conseil de guerre. Caelius Rufus, tribun, partisan de longue date et ami proche de Milon, était aussi présent. Des bruits de bagarres, des aboiements de chiens, des exclamations et des cris se faisaient parfois entendre. Un groupe d’hommes porteurs de torches enflammées traversa le Forum au pas de course. Mais la plupart des citoyens avaient trop peur pour oser sortir, et ils se barricadaient chez eux. Milon semblait penser qu’il avait les élections dans la poche. N’avait-il pas débarrassé la nation de Clodius ? Les gens honnêtes devaient lui en être reconnaissants, outre que l’incendie du Sénat et les violences de rue avaient épouvanté la majorité des électeurs.
— Je suis d’accord que, s’il y avait un scrutin demain, Milon, tu le remporterais certainement, convint Cicéron. Mais il n’y aura pas de scrutin. Pompée va y veiller.
— Comment ça ?
— Il va se servir de son état-major pour créer une atmosphère d’hystérie qui va pousser le Sénat et le peuple à se tourner vers lui et à annuler les élections.
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