— Alors, qu’est-ce que tu fais exactement à Paris, ces derniers temps ?
J’hésite : je ne suis pas censé en parler.
— J’ai pris la succession de Sandherr à la tête du renseignement.
— Bon Dieu, c’est vrai ? s’exclame-t-il, les sourcils froncés devant son verre vide — il ne propose pas de nouveau toast, cette fois. Alors tu es ici pour fouiner ?
— Quelque chose comme ça.
Une étincelle de sa gaieté d’antan revient :
— Rien à voir avec moi, j’espère !
— Pas cette fois, dis-je avant de reposer mon verre. Il y a au Sept-Quatre un commandant du nom d’Esterhazy.
Curé se tourne vers moi. Son expression est indéchiffrable.
— Oui, effectivement.
— Comment est-il ?
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Je me doutais que tu dirais cela, commente-t-il en hochant la tête.
Il se lève et entreprend de reboutonner sa tunique.
— Je ne sais pas pour toi, mais j’ai besoin de m’éclaircir un peu les idées.
Dehors, le vent est vivifiant : on a l’impression de sentir la proximité de la mer. Nous faisons le tour de la place d’armes. Au bout d’un moment, Curé lâche :
— Je comprends que tu ne puisses pas me dire de quoi il retourne, mais si je peux te donner un conseil, tu as intérêt à faire très attention. Esterhazy est dangereux.
— Quoi, tu veux dire dangereux, physiquement ?
— De toutes les façons possibles. Qu’est-ce que tu sais sur lui ?
— Rien. Tu es le premier auprès de qui je me renseigne.
— Ne perds jamais de vue qu’il a des relations. Son père était général. Il se fait appeler « comte Esterhazy », mais je doute du bien-fondé du titre. Cependant, sa femme n’en est pas moins la fille du marquis de Nettancourt, aussi connaît-il beaucoup de monde.
— Quel âge a-t-il ?
— Oh, je dirais près de la cinquantaine.
— Cinquante ans ?
Je contemple les casernements. L’après-midi touche à sa fin. Des soldats au teint terreux et au crâne rasé grisâtre se penchent aux fenêtres des dortoirs et font penser à des prisonniers.
— Je sais ce que tu penses, dit Curé en suivant mon regard.
— Vraiment ?
— Pourquoi, s’il a cinquante ans et est le beau-fils d’un marquis, reste-t-il coincé ici ? C’est certainement la première chose que je voudrais savoir.
— Eh bien, puisque tu en parles, pourquoi ?
— Parce qu’il n’a pas d’argent.
— Malgré toutes ses relations ?
— Il le joue. Et pas seulement aux cartes. Aux courses aussi, et à la Bourse.
— Sa femme doit avoir une fortune personnelle ?
— Ah, mais elle n’est pas dupe. J’ai entendu Esterhazy se plaindre de ce qu’elle avait même mis la maison de campagne à son nom à elle pour se protéger des créanciers de son mari. Elle ne lui donne pas un sou.
— Il a aussi un appartement à Paris.
— Tu peux parier que c’est à elle.
Nous déambulons un moment en silence. Je repense à la lettre de Schwartzkoppen. Il n’y était question que d’argent. Vos conditions trop difficiles pour moi … Je reprends :
— Dis-moi, quelle sorte d’officier est-il ?
— La pire.
— Il néglige ses devoirs ?
— Complètement. Le colonel a cessé de lui donner quoi que ce soit à faire.
— Il n’est donc jamais ici ?
— Au contraire, il est toujours ici.
— Qu’est-ce qu’il fait alors ?
— Il reste dans nos pattes ! Il aime traîner et poser des tas de questions stupides sur des choses qui ne le concernent en rien.
— Des questions sur quoi ?
— Sur tout.
— L’artillerie, par exemple ?
— Tout à fait.
— Qu’est-ce qu’il demande, en matière d’artillerie ?
— Qu’est-ce qu’il demande ? À ma connaissance, il a participé à au moins trois exercices d’artillerie. Le colonel a catégoriquement refusé de l’affecter au dernier en date, ce qui fait qu’il a payé le voyage de sa poche.
— Tu disais qu’il n’avait pas un sou ?
— C’est juste, tu as raison, réplique Curé, qui se fige aussitôt. Maintenant que j’y pense, je sais aussi qu’il a payé un caporal du bataillon pour recopier les manuels de tir — tu sais que nous ne sommes pas censés les garder plus d’un jour ou deux.
— A-t-il donné une raison ?
— Il a prétendu réfléchir à quelques améliorations…
Nous reprenons notre marche. Le soleil a sombré derrière l’un des casernements, plongeant la cour dans l’ombre. Il fait soudain glacial. Je presse mon ami :
— Tu as dit tout à l’heure qu’il était dangereux.
— Ce n’est pas facile à décrire. Il se dégage de lui une sorte de… sauvagerie, et de la ruse aussi. Mais il peut se montrer tout à fait charmant. Mettons que, quoi qu’il fasse, personne n’a jamais envie de le fâcher. Et puis, il présente une apparence peu ordinaire. Il faudrait que tu le voies pour comprendre ce que je veux dire.
— J’aimerais bien. Le problème, c’est que je ne peux pas prendre le risque que lui me voie. N’y a-t-il pas un endroit d’où je pourrais l’observer sans qu’il s’en rende compte ?
— Il y a un cabaret près d’ici, où il va presque tous les soirs. Ce n’est pas garanti, mais tu pourrais certainement le trouver là-bas.
— Tu pourrais m’y emmener ?
— Je croyais que tu devais repartir par le train du soir ?
— Je peux bien rester jusqu’au matin. Une nuit ne fera pas de mal. Allez, mon ami ! Ce sera comme au bon vieux temps.
Mais Curé semble avoir eu son compte de la rengaine du « bon vieux temps ». Son regard est pénétrant, scrutateur.
— Maintenant, je sais que ce doit être grave, Georges, pour que tu sois prêt à renoncer à une soirée parisienne pour ça.
Curé me presse de venir attendre la tombée de la nuit chez lui, mais je préfère m’éloigner de l’enceinte de la caserne de crainte d’y être reconnu. Je me rappelle avoir aperçu un petit hôtel pour représentants de commerce à proximité de la gare ; j’y retourne donc pour y prendre une chambre. C’est un établissement miteux et malodorant, sans électricité ; le matelas y est dur et trop mince, et, chaque fois qu’un train passe, les murs tremblent. Mais cela fera l’affaire pour une nuit. Je m’étends sur le lit : il est trop court, et mes pieds dépassent du bord. Je fume et réfléchis au mystérieux Esterhazy, cet homme qui semble avoir en abondance ce qui manquait si singulièrement à Dreyfus : des motifs.
À sept heures, les cloches de Notre-Dame de Rouen commencent à sonner — un carillon puissant et sonore qui franchit la Seine tel un barrage. Lorsqu’il s’interrompt, le silence soudain semble suspendu dans les airs comme un panache de fumée.
Quand je me lève pour descendre, il fait nuit. Curé m’attend déjà. Il me suggère de serrer ma cape autour de mes épaules afin de dissimuler les insignes de mon grade.
Nous parcourons pendant une petite dizaine de minutes des ruelles aux volets clos, dépassons quelques cafés tranquilles et finissons par arriver dans une impasse peuplée d’ombres, principalement des soldats ainsi que plusieurs jeunes femmes. Ils parlent à voix basse et font entendre des rires tandis qu’ils s’attardent devant une longue construction basse et dépourvue de fenêtres qui fait penser à un entrepôt reconverti. Un panneau peint annonce « Les Folies Bergère ». Le caractère désespéré d’une telle aspiration provinciale a quelque chose de touchant.
— Attends ici, me glisse Curé. Je vais voir s’il est déjà entré.
Il s’éloigne. Une porte s’ouvre, ce qui dessine brièvement sa silhouette à contre-jour dans le rectangle de lumière violacée ; je perçois des bribes de brouhaha et de musique juste avant qu’il ne soit englouti par l’obscurité. Une femme au décolleté profond et dont le froid hérisse la peau blanche s’approche de moi avec une cigarette pour me demander du feu. Sans réfléchir, j’allume une allumette. La fille est jeune et jolie dans la lumière jaune. Elle me dévisage d’un regard de myope.
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