— Je n’en peux plus… Voilà déjà quatre heures que cela dure… Tiens ! Retourne-toi vite… Je l’entends à moins de cent mètres de nous…
On ne distinguait que la silhouette banale d’un homme qui marchait le long des maisons de la rue de la Loi.
— Cela a commencé tout de suite après le déjeuner… Peut-être avant… Mais je ne m’en suis aperçu qu’en m’installant à la terrasse du Pélican… Il s’est assis à une table voisine… Je l’ai reconnu… Il y a deux ans qu’il est de la police secrète. Mon père a eu besoin de lui à la suite d’un vol de métaux dans les chantiers… Il s’appelle Gérard ou Girard… Je ne sais pas pourquoi je me suis levé… Cela m’énervait… J’ai suivi la rue de la Cathédrale et il s’est mis à marcher derrière moi… Je suis entré dans un autre café… Il m’attendait à cent mètres… Je suis allé au Cinéma Mondain et je l’ai retrouvé trois rangées plus loin… Je ne sais pas tout ce que j’ai fait d’autre… J’ai marché… J’ai pris des tramways… À cause des billets que j’ai dans ma poche !… Je voudrais bien m’en débarrasser, car s’il me fouille… je ne pourrai expliquer d’où ils viennent… Tu ne veux pas dire que c’est à toi ?… Par exemple que ton patron te les a remis pour une commission…
— Non !
Delfosse avait le front en sueur, le regard à la fois dur et inquiet.
— Il faut pourtant que nous fassions quelque chose… Il finira par nous interpeller… Je suis allé chez toi parce que, quand même, c’est ensemble que…
— Tu n’as pas dîné ?
— Je n’ai pas faim… Si, en passant sur le pont, je jetais les billets dans la Meuse ?…
— Il s’en apercevra !
— Je pourrais toujours aller au lavabo, dans un café… Ou plutôt… Écoute ! Nous allons nous installer quelque part et c’est toi qui iras au lavabo pendant qu’il continuera à me surveiller…
— Et s’il me rejoint ?
— Il ne te rejoindra pas… Sans compter que c’est ton droit de fermer la porte à clé…
Ils étaient toujours dans le quartier d’Outre-Meuse.
Ils entendaient derrière eux les pas réguliers du policier, qui n’avait pas l’air de vouloir se cacher.
— Si l’on entrait plutôt au Gai-Moulin ?… Cela paraîtra plus naturel… Nous y allons presque tous les soirs… Et si nous avions tué le Turc, nous n’y mettrions plus les pieds…
— Il est trop tôt !
— Nous attendrons…
Ils ne parlèrent plus. Ils franchirent la Meuse, errèrent dans les rues du centre en s’assurant de temps en temps que Girard était toujours sur leurs talons.
Rue du Pot-d’Or, ils virent l’enseigne lumineuse de la boîte de nuit qu’on venait d’ouvrir.
— On entre ?
Ils se rappelaient leur fuite de la nuit précédente et il leur fallait un gros effort pour avancer. Victor était à la porte, sa serviette sur le bras, ce qui signifiait qu’il n’y avait guère de clients.
— Allons !
— Bonsoir, messieurs !… Vous n’avez pas rencontré Adèle ?…
— Non ! Elle n’est pas arrivée ?
— Pas encore ! C’est curieux, car elle est toujours à l’heure ! Entrez… Porto ?…
— Porto, oui !
La salle était vide. Les musiciens ne se donnaient pas la peine de jouer. Ils bavardaient en observant la porte d’entrée. Le patron, en veste blanche, arrangeait des petits drapeaux américains et anglais derrière son bar.
— Bonsoir, messieurs ! cria-t-il de loin. Ça va ?…
— Ça va !
Le policier entrait à son tour. C’était un homme encore jeune, qui ressemblait un peu au second clerc de l’étude. Il refusa de remettre son chapeau au chasseur, s’assit près de la porte.
Un signe du patron aux musiciens et ceux-ci déclenchèrent le jazz, cependant que le danseur professionnel, assis tout au fond de la salle où il était occupé à écrire une lettre, s’approcha de l’unique danseuse arrivée.
— Va !…
Delfosse poussait quelque chose dans la main de son compagnon et Jean hésitait à s’en saisir. Le policier les regardait. Mais l’action était sous la table.
— C’est le moment…
Chabot se décida à saisir les billets poisseux. Il les garda dans sa main, pour ne pas esquisser de gestes inutiles, se leva.
— Je reviens !… dit-il à voix haute.
Delfosse avait peine à cacher son soulagement et malgré lui il lança à son suiveur un regard triomphant.
Le patron arrêtait Jean.
— Attendez que je vous donne la clé ! La préposée n’est pas arrivée… Je ne sais pas ce qu’elles ont toutes aujourd’hui à être en retard !…
La porte de la cave était entrouverte et il en sortait des bouffées d’air humide qui firent frissonner le jeune homme.
Delfosse but son porto d’un trait. Il eut l’impression que cela lui faisait du bien et il avala ensuite celui de son ami. L’inspecteur ne bougeait pas ! Donc, la manœuvre avait réussi ! Dans quelques instants, la chasse d’eau emporterait les billets de banque compromettants.
À ce moment, Adèle entra, vêtue d’un manteau de satin noir bordé de fourrure blanche. Elle adressa un bonjour aux musiciens, serra la main de Victor.
— Tiens ! dit-elle à Delfosse. Ton ami n’est pas ici ? Je l’ai vu cet après-midi. Il est venu chez moi. Quel drôle de type ! Tu permets que je me déshabille ?…
Elle laissa son manteau derrière le comptoir, où elle échangea quelques mots avec le patron, revint vers le jeune homme, à côté de qui elle s’assit.
— Deux verres… Tu es avec quelqu’un ?
— Avec Jean.
— Où est-il ?
— Là-bas…
Il désignait la porte du regard.
— Ah ! bon. Qu’est-ce qu’il fait, son père ?
— Il est comptable, dans une compagnie d’assurances, je crois…
Elle ne dit rien. Cela lui suffisait. C’était bien ce qu’elle avait pensé.
— Pourquoi ne viens-tu plus avec ton auto ?
— C’est l’auto de mon père. Je n’ai pas de permis de conduire. Alors, je ne la prends que quand il est en voyage. La semaine prochaine, il partira dans les Vosges. Si vous… si tu veux qu’on fasse une balade tous les deux… Jusqu’à Spa, par exemple ?…
— Qui est-ce, ce type-là ?… Il n’est pas de la police ?…
— Je ne sais pas… balbutia-t-il en rougissant.
— Il a une tête qui ne me revient pas… Dis donc ! tu es sûr que ton ami n’est pas évanoui ?… Victor !… Un sherry… Tu ne danses pas ?… C’est pas que j’y tienne, mais le patron aime qu’il y ait de l’animation…
Il y avait vingt minutes que Chabot avait disparu. Delfosse dansa si mal qu’au milieu de la danse ce fut Adèle qui se mit d’autorité à conduire.
— Tu permets ?… Je vais voir ce qu’il devient…
Il poussa la porte des lavabos. Jean n’y était pas. Par contre, la préposée rangeait sur une serviette les objets de toilette.
— Vous n’avez pas vu mon ami ?
— Non… Je viens d’arriver…
— Par la petite porte ?
— Comme toujours !
Il l’ouvrit. La ruelle était déserte, pluvieuse et froide, piquée du feu clignotant d’un seul bec de gaz.
IV
Les fumeurs de pipe
Ils étaient quatre, dans l’immense local où des tables couvertes de papier buvard servaient de bureau. Les lampes avaient des abat-jour en carton vert. Les portes étaient ouvertes sur des pièces vides.
C’était le soir. Il n’y avait que ceux de la Sûreté à attendre, en fumant des pipes. Un grand roux, le commissaire Delvigne, était assis au bord d’une table et tortillait de temps en temps ses moustaches. Un jeune inspecteur faisait des dessins sur le buvard. Celui qui parlait était un petit homme râblé, qui venait évidemment de la campagne et qui était resté paysan des pieds à la tête.
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