— Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas vrai ! Je ne veux pas ! hurla-t-il.
— Doucement, jeune homme !
— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas !…
Et il se jeta sur un inspecteur qui était entre lui et la porte. La lutte fut courte. Le jeune homme ne savait même pas ce qu’il voulait. Il était hors de lui. Il criait. Il hoquetait. Et il finit par rouler par terre en gémissant toujours, en se tordant les bras.
Les autres le regardaient en fumant, en échangeant des coups d’œil.
— Un verre d’eau, Dubois !… Qui est-ce qui a du tabac ?…
Et le verre d’eau fut lancé au visage de Chabot, dont la crise nerveuse dégénéra en crise de larmes. Ses doigts essayaient de s’enfoncer dans sa gorge.
— Je ne veux pas !… Je ne veux pas !…
Le commissaire haussa les épaules, grommela :
— Tous les mêmes, ces sales gamins… Et tout à l’heure il faudra recevoir le père et la mère !…
L’ambiance n’était comparable qu’à celle d’un hôpital où des médecins sont réunis autour d’un patient qui se débat contre la mort.
Ils étaient cinq à entourer un jeune homme, un gamin. Cinq hommes dans la force de l’âge, qui en avaient vu d’autres et qui ne voulaient pas se laisser émouvoir.
— Allons ! lève-toi ! dit le commissaire avec impatience.
Et Chabot obéit docilement. Sa résistance était brisée.
La crise lui avait cassé les nerfs. Il regardait autour de lui avec effroi, comme une bête qui abandonne la lutte.
— Je vous en supplie…
— Dis-nous plutôt d’où vient l’argent !
— Je ne sais pas… Je vous jure… Je…
— Ne jure pas si souvent !
Le complet noir était plaqué de poussière. Et, en essuyant son visage de ses mains sales, Chabot traça sur ses joues des sillons gris.
— Mon père est déjà malade… Une maladie de cœur… Il a eu une crise, l’an dernier, et le médecin a recommandé d’éviter les émotions…
Il parlait d’une voix monotone. Il était abruti.
— Fallait pas faire de bêtises, mon petit !… Et maintenant tu ferais mieux de parler… Qui est-ce qui a frappé ?… Est-ce toi ?… Est-ce Delfosse ?… Encore un qui devait tourner mal, celui-là !… Et même, s’il y en a un à saler, ce sera sans doute lui…
Un nouveau policier entra, salua gaiement les autres, alla s’asseoir à sa table, où il feuilleta un dossier.
— Je n’ai pas tué… Je ne savais même pas…
— Bon ! J’admets que tu n’as pas tué…
Maintenant qu’il tutoyait le jeune homme, le commissaire se montrait plus paternel.
— Du moins sais-tu quelque chose… L’argent n’est pas venu tout seul dans ta poche… Tu n’en avais pas hier et tu en as aujourd’hui… Donnez-lui une chaise, vous autres…
Car on voyait nettement Chabot osciller. Il ne tenait plus debout. Il se laissa tomber sur la chaise à fond de paille, se prit la tête à deux mains.
— Ne te presse pas de répondre… Prends ton temps… Dis-toi bien que c’est encore le meilleur moyen de s’en tirer… D’ailleurs, tu n’as pas dix-sept ans… C’est devant le Tribunal pour enfants que tu passeras… Et tu ne risques guère que la maison de correction…
Une idée venait de frapper Chabot, qui regarda autour de lui avec des yeux moins troubles. Tour à tour, il fixa ses bourreaux. Il ne voyait personne parmi eux qui ressemblât à l’homme aux larges épaules…
Est-ce qu’il ne s’était pas trompé à son sujet ? L’inconnu était-il bien de la police ? N’était-ce pas plutôt lui l’assassin ? Il était au Gai-Moulin la veille. Il était resté après les deux jeunes gens !
Et, s’il les avait suivis, n’était-ce pas justement pour essayer de les faire arrêter à sa place ?
— Je crois que je comprends !… s’écria-t-il, pantelant d’espoir… Oui, je pense que je connais l’assassin… Un homme très grand, très fort, avec un visage rasé…
Le commissaire haussa les épaules. Mais Chabot ne se laissa pas désarçonner.
— Il est entré au Gai-Moulin presque tout de suite après le Turc… Il était tout seul… Aujourd’hui, je l’ai revu, alors qu’il me suivait… Et il est allé demander des renseignements sur moi à la légumière…
— Qu’est-ce qu’il raconte ?
L’inspecteur Perronet grommela :
— Je ne sais pas au juste. Mais, en effet, il y avait hier au Gai-Moulin un client que personne ne connaissait…
— Quand est-il sorti ?
Le commissaire regarda attentivement Chabot qui reprenait espoir, puis ne s’occupa plus de lui. C’était aux autres qu’il s’adressait maintenant.
— En somme, quel est l’ordre exact des sorties ?
— D’abord les deux jeunes gens… Du moins une fausse sortie, puisqu’il est établi qu’ils étaient cachés dans la cave… Ensuite le danseur et les musiciens… On fermait… L’homme en question a emmené Adèle, qui est attachée à l’établissement…
— Il restait donc le patron, Graphopoulos et les deux garçons…
— Pardon, un des garçons, celui qu’on appelle Joseph, était parti en même temps que les musiciens…
— Donc, le patron, un garçon et le Grec…
— Et les deux jeunes gens dans la cave…
— Que dit le patron ?
— Que son client est sorti à ce moment et qu’avec Victor il a éteint les lumières et fermé les portes…
— On n’a plus revu l’autre, dont parle Chabot ?
— Non ! On me l’a décrit aussi comme un homme grand et large d’épaules… Un Français, croit-on, car il n’avait pas l’accent d’ici…
Le commissaire bâilla, marqua quelque impatience dans la façon dont il débourra sa pipe.
— Téléphonez donc au Gai-Moulin et demandez à Girard ce qui s’y passe…
Chabot attendait avec anxiété. C’était encore plus affreux que précédemment, parce que maintenant il y avait une lueur d’espoir. Mais il craignait de se tromper. Cette peur était douloureuse. Ses mains se crispaient sur le rebord de la table. Son regard allait de l’un à l’autre, et surtout à l’appareil téléphonique.
— Allô !… Le Gai-Moulin, s’il vous plaît, mademoiselle…
Et le policier aux pipes de demander aux autres :
— Alors, c’est entendu, j’écris à mon beau-frère ?… Au fait, qu’est-ce que vous préférez ? Pipes droites ou pipes courbes ?…
— Droites ! répliqua le commissaire.
— Donc, deux douzaines de pipes droites… Dites donc, vous n’avez plus besoin de moi ?… J’ai mon gosse qui a la rougeole et…
— Tu peux aller.
Avant de sortir, le policier jeta un dernier coup d’œil à Jean Chabot, demanda à voix basse à son chef :
— On le garde ?
Et le jeune homme, qui avait entendu, essayait de surprendre la réponse, tous les sens tendus.
— Sais pas encore… En tout cas jusqu’à demain… Le Parquet décidera…
Tout espoir était perdu. Les muscles de Jean se détendirent. Qu’on le relâchât le lendemain, c’était trop tard. Ses parents sauraient ! À l’heure même, ils l’attendaient, s’inquiétaient !
Mais il ne pouvait plus pleurer. Tout son être s’avachissait. Il entendit vaguement la conversation téléphonique.
— Girard ?… Alors, qu’est-ce qu’il fait là-bas ?… Comment ?… Ivre mort ?… Oui, il est toujours ici… Non !… Il nie, bien entendu !… Attends ! Je vais demander au patron !…
S’adressant au commissaire :
— Girard demande ce qu’il doit faire. Le jeune homme est ivre mort… Il a commandé du champagne et il boit avec la danseuse, qui ne vaut pas beaucoup mieux que lui… On l’arrête ?
Le chef regarda Jean en soupirant.
— Nous en avons déjà un… Non ! qu’on le laisse tranquille… peut-être commettra-t-il une imprudence… Mais que Girard ne le lâche pas !… Il n’a qu’à nous téléphoner tout à l’heure…
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