Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois côtés de la cour. Le travail s’y faisait à la mécanique, au moyen d’une turbine, utilisant un ruisseau qu’on avait, exprès, détourné. Des bandelettes de cuir allaient d’un toit dans l’autre, et au milieu du fumier une pompe de fer manœuvrait.
Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant d’elles mêmes se fermer.
La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques reposant sur des murs de pierre.
Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignées d’avoine. L’arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d’eau pour inonder les dalles ; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies étaient pleines de lait jusqu’aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d’une colonne de cuivre, et de la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu’on venait de poser par terre.
Mais le bijou de la ferme c’était la bouverie. Des barreaux de bois scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les bœufs mangeaient attachés à des chaînettes et leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu’un donna du jour. Un filet d’eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui bordait les râteliers. Des mugissements s’élevèrent. Les cornes faisaient comme un cliquetis de bâtons. Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les barreaux et buvaient lentement.
Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s’allumèrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur les cailloux – et la cloche pour le souper tinta.
Les deux visiteurs s’en allèrent.
Tout ce qu’ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise. Dès le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la Maison Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et s’abonnèrent à un journal d’agriculture.
Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole que Bouvard conduisait.
Habillés d’une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres jusqu’aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas d’assister à tous les comices agricoles.
Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine. Il demanda la remise d’un terme sous prétexte de la grêle. Quant aux redevances, il n’en fournit aucune. Devant les réclamations les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.
Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les mauvaises herbes, ruina le fonds. Et il s’en alla d’un air farouche qui indiquait des plans de vengeance.
Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c’est-à-dire plus de quatre fois le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de Paris les envoya.
Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies, vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un monticule couvert de cailloux et qu’on appelait la Butte.
Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons – et comme personnel, deux charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.
Pour avoir tout de suite de l’argent ils vendirent leurs fourrages ; – on les paya chez eux ; l’or des napoléons comptés sur le coffre à l’avoine leur parut plus reluisant qu’un autre, extraordinaire et meilleur.
Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C’était Bouvard qui fouettait le cheval et Pécuchet monté dans l’auge retournait le marc avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s’amusaient énormément.
Partant de ce principe qu’on ne saurait avoir trop de blé, ils supprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme ils n’avaient pas d’engrais ils se servirent de tourteaux qu’ils enterrèrent sans les concasser, – si bien que le rendement fut pitoyable.
L’année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages survinrent. Les épis versèrent.
Néanmoins, ils s’acharnaient au froment ; et ils entreprirent d’épierrer la Butte ; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l’année, du matin jusqu’au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l’éternel banneau avec le même homme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltes à mi-côte pour s’éponger le front.
Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur administraient des purgations, des clystères.
De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. Ils prirent des gens mariés ; les enfants pullulèrent, les cousins, les cousines, les oncles, les belles-sœurs. Une horde vivait à leurs dépens ; – et ils résolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle.
Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les offusquait ; – et Germaine qui apportait les repas, grommelait à chaque voyage. On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et s’écria, en le poussant dehors par les épaules :
– Misérable ! tu es la honte du village qui t’a vu naître !
Sa personne n’inspirait aucun respect. – D’ailleurs, il avait des remords à l’encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon état. – Bouvard s’occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent ; et cet arrangement fut décidé.
Le premier point était d’avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire une, en briques. Il peignit lui-même les châssis, et redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches.
Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il s’appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers ! comme il serrait les ligatures ! quel amas d’onguent pour les recouvrir !
Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. À mesure qu’elles verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse il arrachait la pomme de l’arrosoir, et versait à plein goulot, copieusement.
Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s’élevait une manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments ; et il passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements.
Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols ; – et comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d’or, et toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.
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