Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement. Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du luxe, puis d’un geste dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait tous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour être acteur !
Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billard et deux boules d’ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis. Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garçon qui se levait toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui ; le limonadier survint, il n’écouta pas ses excuses et même chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile qui était tout près, rue Saint-Martin.
À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses angles ; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins, – avec des tas de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc – et des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait les murailles autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait au bord du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire, produite par la fumée de la lampe.
Bouvard, à cause de l’odeur sans doute, demanda la permission d’ouvrir la fenêtre.
– Les papiers s’envoleraient ! s’écria Pécuchet qui redoutait, en plus, les courants d’air.
Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le matin par les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit : – À votre place, j’ôterais ma flanelle !
– Comment ! et Pécuchet baissa la tête, s’effrayant à l’hypothèse de ne plus avoir son gilet de santé.
– Faites-moi la conduite reprit Bouvard l’air extérieur vous rafraîchira.
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant : Vous m’ensorcelez ma parole d’honneur ! – et malgré la distance, il l’accompagna jusque chez lui au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des meubles en acajou, jouissait d’un balcon ayant vue sur la rivière. Les deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et le long de la glace des daguerréotypes représentant des amis ; une peinture à l’huile occupait l’alcôve.
– Mon oncle ! dit Bouvard, et le flambeau qu’il tenait éclaira un monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d’un toupet frisant par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du gilet de velours, et de l’habit noir l’engonçaient. On avait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il souriait d’un petit air narquois.
Pécuchet ne put s’empêcher de dire : – On le prendrait plutôt pour votre père !
– C’est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant qu’il s’appelait de ses noms de baptême François, Denys, Bartholomée. Ceux de Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille ; – et ils avaient le même âge : quarante-sept ans ! Cette coïncidence leur fit plaisir ; mais les surprit, chacun ayant cru l’autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses. – Car, enfin, si nous n’étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connaître ! et s’étant donné l’adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.
– N’allez pas voir les dames ! cria Bouvard dans l’escalier.
Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, – tissus d’Alsace rue Hautefeuille 92, une voix appela : – Bouvard ! Monsieur Bouvard !
Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui articula plus fort.
– Je ne suis pas malade ! Je l’ai retirée !
– Quoi donc !
– Elle ! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec la température de l’appartement et les labeurs de la digestion l’avaient empêché de dormir, si bien que n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. – Le matin, il s’était rappelé son action heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard qui, par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.
Il était le fils d’un petit marchand, et n’avait pas connu sa mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent ; et le patron fut envoyé aux galères, histoire farouche qui lui causait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états, maître d’études, élève en pharmacie, comptable sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division séduit par son écriture, l’avait engagé comme expéditionnaire ; mais la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait, irritaient son humeur ; et il vivait complètement seul sans parents, sans maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle, l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À sa majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main ; et depuis douze ans, il se tenait dans la même place, MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D’ailleurs, comment expliquer les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’un paraissait, l’autre fermait son pupitre et ils s’en allaient ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi, généreux. L’autre discret, méditatif, économe.
Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la connaissance de Barberou. C’était un ancien commis-voyageur, actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur – (car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
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