Enfin Lucienne Dué dit :
— Mon cousin, je ne voudrais pas vous avoir causé un ennui. Vous avez l’air si étonné ! En elle-même elle disait « penaud »…
— Mais non, ma cousine. Qu’allez-vous croire là ?
— Vous n’attendiez pas une autre personne, je pense ?
Cette idée que lui, Jean Dué, pût attendre à minuit quelqu’un, fit rire le jeune homme.
— Qui aurais-je attendu ?
Elle rit aussi, l’air félin et tourna à demi la tête avec une affectation de pudeur :
— Dame, je ne sais pas, moi, une jolie femme ?
Jean rougit violemment. Les idées se heurtèrent un instant dans sa tête. Il ne sut que répondre. Il était assez averti pour le comprendre : rien n’est plus naturel pour un lycéen de rhétorique que de fréquenter secrètement une jolie femme. Certains de ses camarades se vantaient déjà d’intrigues complexes et de séductions exercées gaillardement. Il devinait donc le ridicule de sembler effarouché par cette pensée seule. Mais que sa cousine pût parler de telle chose avec ce sang-froid lui était pénible.
— Non, ma cousine ! je n’attendais pas une jolie femme !
Un accès de sincérité lui vint. Il aurait voulu tout dire de soi en une minute et éviter ce sourire un tantinet narquois qu’il lisait sur les lèvres de Lucienne.
— Ma cousine, je n’ai jamais amené de femme ici.
Elle rit, devina son embarras et voulut l’aggraver.
— Ici, peut-être, et encore n’êtes-vous pas obligé de me le dire, mais ailleurs…
Il resta coi. Sa volonté de franchise, fruit héréditaire d’une pensée qui détestait le mensonge, poussa Jean à répondre néanmoins :
— Ma cousine, vous savez que je fais mes études, je ne suis pas un séducteur.
Elle rit très haut avec un air coquin. Elle avait fort bien compris.
— Je vous trouve un peu trop surpris, Jean, pour ne pas croire que je vous apporte un dérangement.
A son tour il dit, reprenant son aisance :
— On ne peut pas me déranger, de jour ou de nuit, Lucienne. Je suis chez moi ici. Mais je n’ai pas l’habitude…
Il marqua une hésitation.
— … l’habitude de recevoir de si belles personnes et, qui plus est, assez parentes pour pouvoir être familières avec moi. Alors je ne sais pas, faute d’expérience, comment dire et comment agir.
Lucienne suivait sa pensée avec sérénité. Au début, elle eût beaucoup permis à ce cousin joli garçon qui l’accueillait si facilement. Maintenant qu’il avouait sa gêne, elle s’en éloignait et une subtile malice glissa dans son âme.
— Jean, voulez-vous me permettre de vous dire pourquoi je suis ici ?
Il devint à nouveau écarlate. Ainsi il n’avait pas songé poser une question si naturelle, la première ! Ce fut comme s’il avait commis une faute devant les siens et son humiliation crut. N’y a-t-il pas un ordre de choses à respecter dans les conversations ? On le lui avait dit cent fois pourtant.
— Dites-moi, Lucienne, ce qui vous amène chez moi. Si je vous le demande tard, il vous faut comprendre que le seul plaisir de votre présence me faisait oublier le reste.
Le compliment porta. Une légère confusion passa sur le joli visage féminin.
— Vous êtes galant, Jean !
— Pas du tout, ma cousine. Si je l’étais, je vous aurais dit bien des choses que je pense…
— Dites-les, je n’y crois pas d’avance.
Elle disait cela pour le fouetter, mais l’effet fut opposé.
— Ma cousine, je ne mens jamais.
Il avait parlé sèchement.
Elle corrigea sa phrase précédente.
— Voudriez-vous, Jean, que je reconnaisse croire toujours les galanteries ?
Il n’avait aucun sens de l’escrime verbale des femmes et repartit avec dignité :
— Quand une chose est pensée comme elle est dite, il faut y croire.
Elle éclata d’un rire un peu aigu.
— Jean, c’est qu’on m’en a dit déjà, des galanteries. Je suis payée pour n’y pas croire.
— Votre cousin Jean, ma chère Lucienne, ne vous a jamais rien dit qui puisse autoriser à douter de ses paroles.
La conversation se trouvait aiguillée sur une mauvaise voie. Elle le comprit.
— Ecoutez, Jean, traitez-moi comme une pauvresse errante et un peu folle, mais non pas comme une jeune fille de votre monde.
— Vous valez les femmes de ce que vous nommez mon monde.
Le chemin était encore périlleux. Elle n’insista pas et habilement, changea encore d’armes.
— Une pauvresse, Jean, on lui donne un morceau de pain.
Il ne comprenait pas.
— Jean, vous savez que je me suis sauvée de chez moi et n’ai pas dîné…
Il se leva d’un bond. Etait-il bête ! Etait-il stupide !…
Ainsi, sa cousine arrivait à la suite de quelque accident et non seulement il n’avait pas su encore le lui faire dire, mais il ne lui offrait même pas quelques gâteaux.
— Attendez, ma cousine, je vais faire chauffer un peu de café et vous apporter les petits fours. Est-ce que cela suffira ? Vous savez, je ne suis pas cuisinier…
Gourmande, elle approuva.
– Oui, Jean ! des petits fours. Je n’en mange pas souvent.
Il apporta les boîtes de fer blanc et les ouvrit.
— Attendez. Je vais vous donner une assiette.
— Mais non, mon cousin. Pas besoin d’assiette pour manger des petits fours.
Elle mangea. Il la regardait avec avidité. Cette fois elle était désarmée devant son regard. Il put admirer le mince corps vêtu de cotonnade bon marché et pourtant élégant. Les chaussures étaient neuves, car Lucienne Dué portait en ce moment sur elle sa plus belle vêture. Il comprit enfin ce que son attention curieuse avait d’offensant pour cette jeune fille pauvre. Il éteignit son regard ardent.
Elle dit :
— Jean, vous savez que je suis une fille du peuple, tout en me nommant comme vous.
Il ne suivait pas l’idée :
— Eh bien, Lucienne. Que voulez-vous dire ?
Elle chuchota, rougissante :
— Je voudrais boire un verre de vin, plutôt.
Il se précipita à la cuisine.
— Voilà, ma cousine. C’est du porto !
Elle but. Son regard s’alluma. Avec une gauche hésitation, au bout d’une minute, elle se décida lentement à boire de nouveau. Jean n’avait apporté qu’un verre, elle s’excusa habilement :
— Vous n’en prenez pas, Jean ?
Il savait que dans le peuple tout se traite le verre en main et devina qu’il serait très mauvais, orgueilleux et prétentieux de refuser.
Il alla chercher un verre et vint boire.
— Vous aimez cela, le porto, Jean ?
Il se prit à rire.
— Je n’en bois jamais.
— Comment, vous pouvez avoir à votre côté toutes ces bonnes choses sans y goûter ?
— Que voulez-vous, ma cousine. On désire surtout ce qui vous manque. Je désire bien des choses parfois, mais je vous assure que les vins et les gâteaux n’y jouent aucun rôle.
Elle eut un sourire triste.
— Bien sûr, moi, ce n’est pas de même.
Il fut touché au cœur par la plainte discrète enclose dans cette réflexion.
— Ma cousine, je ne veux vous dire rien de froissant. Moi, je donnerais souvent tout ce que j’ai pour être libre.
— N’êtes-vous pas libre ?
Il hocha la tête, incapable de donner une explication nette de ses sentiments. Il savait bien ce que c’est que cette liberté dont il rêvait au lycée en expliquant Homère ou Horace. Il n’aurait pourtant, par pudeur, pas voulu exposer en quoi il était l’esclave de ses titres universitaires à conquérir et d’une tradition qui le ligotait étroitement.
— Non ! je ne suis pas libre, ou bien le mot liberté n’exprime pas la même chose pour vous et moi. Mais vous êtes libre, vous, Lucienne.
Elle crispa ses mains fines avec un geste de désespoir.
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