— Le boulot ? De toute façon, il n’y a que votre tantine, vous avez dit. »
Teppic se renfrogna. Tout bien réfléchi, tante Cleph-ptah-re n’était pas le monarque idéal pour un royaume à l’aube d’un nouveau départ. Elle avait des avis bien arrêtés sur tout un tas de sujets, mais les trois quarts du temps ils impliquaient d’écorcher vifs ceux qu’elle désapprouvait. Et pour commencer, la plupart de ses concitoyens de moins de trente-cinq ans.
« Ben, quelqu’un d’autre alors, dit-il. Ça ne devrait pas être difficile, on a toujours eu plus de nobles qu’il n’était vraiment nécessaire. Suffit d’en trouver un qui fait le rêve des vaches.
— Oh, celui des vaches grasses et des vaches maigres ? demanda Ptorothée.
— Oui. C’est comme qui dirait ancestral.
— C’est une vraie calamité, ce rêve-là, ça, je le sais. Il y a toujours une des vaches qui sourit et qui joue du vilebrophone.
— Moi, ça m’a l’air d’un trombone.
— C’est un vilebrophone de cérémonie, si vous regardez bien.
— Bah, j’imagine que chacun le voit à sa façon. Je ne crois pas que ce soit important. » Il soupira et s’intéressa au déchargement de l’ Anonyme. On aurait dit que le bateau débarquait plus de matelas de plumes que prévu, et plusieurs débardeurs qui descendaient d’un air nonchalant la passerelle, l’air de réfléchir à autre chose, portaient des boîtes à outils et des bouts de tuyaux.
« À mon avis, vous allez avoir du mal, reprit Ptorothée. Vous ne pouvez pas dire : “Tous ceux qui rêvent de vaches, un pas en avant s’il vous plaît. ” Vous vendriez la mèche.
— Je ne vais tout de même pas attendre que quelqu’un m’en parle d’abord, hein ? fit-il sèchement. Il y a combien de chances pour qu’on vienne me dire : « Hé, j’ai fait un drôle de rêve avec des vaches cette nuit » ? En dehors de vous, bien sûr. »
Ils se regardèrent, l’œil rond.
* * *
« Et c’est ma sœur ? » fit Teppic.
Les prêtres opinèrent. Il revenait à Koomi de l’exprimer par des mots. Il venait de passer dix minutes à consulter les archives avec la maîtresse des femmes.
« Sa mère était, euh… la favorite de feu votre père, dit-il. Il s’est beaucoup intéressé à son éducation, comme vous savez, et, euh… il semble que… oui. C’est peut-être votre tante, évidemment. Les concubines ne sont pas très douées pour la paperasserie. Mais plus probablement votre sœur. »
Ptorothée le regarda, les yeux pleins de larmes.
« Ça ne fait pas de différence, hein ? » chuchota-t-elle.
Teppic se contempla les chaussures.
« Si, répondit-il. Je crois que ça en fait une, oui. » Il leva les yeux sur elle. « Mais vous… tu peux être reine », ajouta-t-il. Il posa un regard noir sur les prêtres. « N’est-ce pas ? » lança-t-il d’un ton ferme.
Les grands prêtres se considérèrent entre eux. Puis ils considérèrent Ptorothée, toute seulette, les épaules agitées de tremblements. Petite, formée au palais, habituée à recevoir des ordres… Ils se tournèrent vers Koomi.
« Elle serait idéale », dit-il. Il y eut un murmure d’approbations soudain sans réserves.
« Alors voilà », dit Teppic d’un air consolateur.
Elle le fustigea des yeux. Il recula.
« Je vais donc m’en aller, reprit-il, je n’ai pas de bagages à faire, c’est parfait.
— Comme ça ? fit-elle. Et c’est tout ? Tu n’as rien d’autre à dire ? »
Il hésita, à mi-chemin de la porte. Tu pourrais rester, songea-t-il. Mais ça ne marcherait pas. Ça se terminerait en affreux gâchis ; vous finiriez sûrement par partager le royaume entre vous deux. Ce n’est pas parce que le destin vous jette dans les bras l’un de l’autre qu’il a raison. De toute façon, tu n’es plus le même, tu es déjà sorti d’ici.
« Les chameaux sont plus importants que les pyramides, dit-il lentement. C’est une chose qu’il faudrait toujours se rappeler. »
Il prit ses jambes à son cou tandis qu’elle cherchait un projectile à lancer.
* * *
Le soleil atteignit le plein midi sans l’aide d’aucun scarabée, et Koomi voltigeait autour du trône comme Bitos, le dieu à tête de vautour.
« Votre Majesté sera bien aise de confirmer mon accession au rang de grand prêtre, dit-il.
— Quoi ? » Ptorothée, assise, se tenait le menton dans la main. Elle agita l’autre dans sa direction. « Oh. Oui. D’accord. Très bien.
— Nous n’avons, hélas, trouvé aucune trace de Dios. Nous pensons qu’il se tenait tout près de la Grande Pyramide quand elle… s’est embrasée. »
Ptorothée avait les yeux dans le vague. « Continuez », fit-elle.
Koomi prit un air avantageux. « Les préparatifs du couronnement officiel vont demander un certain temps, dit-il en saisissant le masque d’or. Toutefois, Votre Gracieuseté sera bien aise de porter à présent le masque de l’autorité, car il reste beaucoup d’affaires d’État à régler. »
Elle lorgna le masque.
« Je refuse de porter ça », dit-elle tout net.
Koomi sourit. « Votre Majesté sera bien aise de porter le masque de l’autorité, répéta-t-il.
— Non. »
Le sourire de Koomi se craquela sur les bords tandis qu’il s’efforçait d’appréhender ce nouveau concept. Il était sûr que Dios n’avait jamais eu ce type de problème à résoudre.
Il le surmonta en le contournant, en biaisant. Le biaisage lui avait rendu de signalés services tout au long de sa vie ; il n’allait pas l’abandonner maintenant. Il posa délicatement le masque sur un tabouret.
« C’est la première heure, dit-il. Votre Majesté va vouloir conduire le rituel de l’Ibis, puis accorder gracieusement une audience aux chefs militaires des armées tsortienne et éphébienne. Toutes deux demandent la permission de traverser le royaume. Votre Majesté va le leur interdire. À la deuxième heure, il… »
Ptorothée tambourinait des doigts sur les bras du trône. Puis elle prit une profonde inspiration. « Je vais prendre un bain », annonça-t-elle.
Koomi vacilla légèrement.
« C’est la première heure, répéta-t-il, incapable de trouver autre chose à dire. Votre Majesté va vouloir conduire…
— Koomi ?
— Oui, ô noble reine ?
— La ferme.
— …le rituel de l’Ibis… gémit Koomi.
— Je suis sûre que vous êtes capable de vous en charger tout seul. Vous m’avez l’air d’un homme qui fait les choses tout seul ou je ne m’y connais pas, ajouta-t-elle aigrement.
— …Les chefs des armées…
— Dites-leur … commença Ptorothée avant de s’arrêter. Dites-leur, reprit-elle, qu’ils peuvent tous les deux traverser. Pas un plutôt que l’autre, compris ? Tous les deux.
— Mais… – le cerveau de Koomi combla enfin son retard sur les oreilles – ça veut dire qu’ils vont chacun se retrouver de l’autre côté.
— Tant mieux. Et après ça vous passerez commande de chameaux. Il y a un marchand à Ephèbe avec un bon cheptel. Vérifiez d’abord les dents. Oh, et ensuite vous demanderez au capitaine de l’Anonyme de venir me voir. Il a commencé à m’expliquer ce qu’est un « port franc ».
— Pendant votre bain, ô reine ? » s’étonna faiblement Koomi. Il ne pouvait s’empêcher de remarquer, à présent, combien la voix de la jeune femme changeait à chaque nouvelle phrase, à mesure que le vernis de l’éducation fondait sous le chalumeau de l’hérédité.
« Il n’y a aucun mal à ça, répliqua-t-elle d’un ton sec. Et occupez-vous de la plomberie. On dirait que la mode est aux tuyaux.
— Pour le lait d’ânesse ? fit Koomi, perdu dans le désert [30] Dans une civilisation moins aride, on aurait employé l’expression « en mer ».
corps et biens.
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