— Excusé de quoi ?
— Excusé tout court, sergent, fit Téléprompteur, une ombre de désespoir dans la voix. J’veux dire, on est un peu à l’étroit dans le cheval, sergent, si vous voyez ce que j’veux dire.
— Va te falloir un peu plus de force de caractère si tu tiens à rester dans l’infanterie à cheval, petit. Tu sais ça ?
— Oui, sergent, répondit Téléprompteur d’un air misérable.
— J’te donne une minute.
— Merci, sergent. »
Une fois le panneau refermé au-dessus de sa tête, Téléprompteur se faufila jusqu’à l’une des pattes massives du cheval et lui fit subir un traitement auquel elle n’était pas destinée.
Et ce fut pendant qu’il regardait droit devant, les yeux vagues, perdu dans cette contemplation parfaitement zen typique de ces moments intenses, que se produisit un petit plop et que toute une vallée fluviale s’ouvrit sous son nez.
Des choses pareilles ne devraient pas arriver aux distraits. Tenus, qui plus est, de laver eux-mêmes leur uniforme.
* * *
Une brise marine balaya le Royaume, elle souffla, ou plutôt rugit littéralement des effluves de sel, de coquillages et de littoral baigné de soleil. Quelques oiseaux de mer désorientés tournoyèrent au-dessus de la nécropole où le vent s’engouffrait parmi les bâtiments effondrés et recouvrait de sable les monuments élevés à la mémoire des anciens rois, et les oiseaux en disaient plus long d’une simple contraction intestinale que toutes les déclarations d’Ozymandias.
Le vent apportait un soupçon de fraîcheur, nullement désagréable. Les habitants sortis réparer les dégâts causés par les dieux éprouvèrent le besoin de lui offrir leur visage, à la façon des poissons dans un étang qui se tournent vers un afflux d’eau fraîche et claire.
Personne ne travaillait dans la nécropole. La plupart des pyramides avaient fait sauter leurs niveaux supérieurs et continuaient de fumer doucement comme des volcans récemment éteints. Ici et là gisaient des blocs de marbre noir. L’un d’eux avait décapité une jolie statue de Bitos, le dieu à tête de vautour.
Les ancêtres avaient disparu. Personne ne se proposait d’aller à leur recherche.
Vers la mi-journée, un bateau remonta le Jolh toutes voiles dehors. C’était un bateau à l’apparence trompeuse. Il donnait l’impression de se vautrer comme un gros hippopotame sans défense, mais il suffisait de l’observer quelques instants pour s’apercevoir qu’il avançait aussi à très grande vitesse. Il jeta l’ancre en face du palais.
Un instant plus tard, il mit un canot à l’eau.
* * *
Assis sur son trône, Teppic regardait le Royaume se reconstruire, comme un miroir brisé dont on recolle les morceaux et qui réfléchit la même vieille lumière de façon nouvelle et inattendue.
Personne ne savait vraiment à la suite de quoi il occupait le trône, mais personne d’autre non plus n’avait la moindre envie de prendre sa place et c’était un soulagement d’entendre des ordres donnés d’une voix claire et assurée. Étonnant à quels ordres le peuple accepte d’obéir dès lors qu’on les donne d’une voix claire et assurée.
Et puis donner des ordres l’empêchait de penser. Comme par exemple à ce qui allait arriver ensuite. En tout cas, les dieux étaient retournés à leur non-existence – du coup c’était beaucoup plus facile de croire en eux – et l’herbe ne lui poussait plus sous les pieds.
Peut-être que je peux reconstruire le royaume, se dit-il. Mais pour le mener où ? Si seulement on retrouvait Dios ! Il savait toujours quoi faire, Dios, il avait ça de bien.
Un garde se fraya un passage dans la foule grouillante des prêtres et des nobles. « Excusez-moi, Votre Sire, fit-il. Un marchand veut vous voir. Il dit que c’est urgent.
— Pas maintenant, mon vieux. Des représentants des armées éphébienne et tsortienne ont audience dans une heure, et j’ai beaucoup à faire avant. Je ne peux pas m’amuser à recevoir tous les marchands de passage. Il vend quoi, au fait ?
— Des tapis, Votre Sire.
— Des tapis ? »
C’était Chidder, la figure fendue d’un sourire en moitié de pastèque, suivi de plusieurs membres d’équipage. Il remonta la grand-salle en passant en revue les fresques et les tentures. Connaissant Chidder, il devait sûrement les évaluer. Autant dire qu’arrivé devant le trône il soulignait déjà le total d’un double trait.
« Coquet, dit-il, emballant dans ces deux malheureuses syllabes des millénaires d’agglutination architecturale. Tu ne devineras jamais ce qui nous est arrivé ; on longeait la côte et tout d’un coup on est tombés sur ce fleuve. Que des falaises, et la minute d’après : un fleuve. Drôle de truc, je me suis dit. Je parie que ce bon vieux Teppic se trouve quelque part dans le coin, en amont.
— Où est Ptorothée ?
— Je savais que tu te plaignais de ne pas avoir tes aises chez toi, alors on t’a apporté ce tapis.
— J’ai dit : où est Ptorothée ? »
L’équipage s’écarta ; il ne resta plus qu’un Alfonz tout sourire qui trancha les ficelles autour du tapis et lui donna une secousse énergique.
Le tapis se déploya aussitôt par terre dans une rafale de moutons, de mites et enfin de Ptorothée qui continua de rouler et dont la tête vint heurter la chaussure de Teppic.
Il l’aida à se relever et s’efforça de lui retirer des moutons des cheveux tandis qu’elle vacillait, tout étourdie. Elle l’ignora pour se tourner vers Chidder, rouge de fureur et de sous-oxygénation.
« J’aurais pu mourir là-dedans ! brailla-t-elle. Je n’aurais pas été la première, vu l’odeur ! Sans parler de la chaleur !
— Ç’avait marché pour la reine Machintruc, vous avez dit, Ram-Dam-Hourra ou je ne sais qui, fit Chidder. Faut pas m’en vouloir, chez nous un collier ou une babiole, c’est ce qu’on offre d’habitude.
— Je parie qu’elle avait un tapis correct, elle, fit sèchement Ptorothée. Pas un machin qui a traîné dans une saleté de cale pendant six mois.
— Estimez-vous heureuse qu’on en avait un, dit Chidder avec douceur. C’était une idée à vous.
— Huh », lâcha Ptorothée.
Elle se tourna vers Teppic. « Salut, dit-elle. Je voulais vous faire une surprise originale.
— C’est réussi, répliqua Teppic avec ferveur. Très réussi. »
* * *
Chidder était allongé sur une banquette dans la vaste véranda du palais, tandis que trois servantes se relayaient pour lui peler des raisins. Un pichet de bière rafraîchissait à l’ombre. Le jeune homme souriait aimablement.
Sur une couverture voisine, lui aussi allongé mais sur le ventre, Alfonz se sentait terriblement gêné. La maîtresse des femmes avait découvert, outre les tatouages de ses avant-bras, qu’il arborait sur le dos un véritable catalogue illustré de pratiques exotiques, et elle avait demandé aux filles de venir parfaire leur éducation. Il grimaçait de temps en temps quand elle insistait avec sa baguette sur des détails particulièrement intéressants, et il enfonçait ses doigts bien profond dans ses grandes oreilles balafrées pour ne plus entendre les gloussements.
À l’autre bout de la véranda, dans un coin où on les laissait seuls par accord tacite, Teppic était assis en compagnie de Ptorothée. Les choses n’allaient pas trop bien.
« Tout est différent, dit-il. Je ne vais pas être roi.
— Vous êtes le roi, répliqua-t-elle. Vous ne pouvez rien y changer.
— Si. Je peux abdiquer. C’est très simple. Si je ne suis pas vraiment le roi, alors je peux m’en aller quand ça me chante. Si je suis bien le roi, alors la parole royale est sans appel et j’abdique. Si on peut changer de sexe par décret, on peut sûrement changer de rang. Ils trouveront bien un parent pour faire le boulot. Je dois en avoir des douzaines.
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