Claude étira ses membres. Dieu soit loué, ses muscles répondaient après toutes ces années. Il s’assit sur son bat-flanc et regarda autour de lui. La plupart des autres prisonniers semblaient drogués et dormaient d’un sommeil lourd. Mais Felice était debout, de même que Basil l’alpiniste et les deux Japonais. Des aboiements étouffés s’élevaient d’une corbeille fermée, près d’une femme endormie. De toutes parts, on entendait des soupirs, des plaintes et des ronflements.
Claude observa Felice. Elle s’entretenait à voix basse avec les trois hommes. L’un des Japonais parut émettre une protestation. Elle l’interrompit avec un geste violent et le guerrier se tut.
L’après-midi tirait à sa fin mais il faisait encore très chaud. Des ombres profondes et vertes s’allongeaient sous les murailles. Des odeurs de cuisine venaient d’un des bâtiments du fort et Claude en eut brusquement l’eau à la bouche. Il aurait juré que c’était un ragoût que l’on préparait, et aussi une tarte. Quels que fussent ses défauts, la société de l’Exil ne méprisait pas la bonne chère.
Mettant un terme à la discussion, Felice revint vers Claude. Elle avait l’air remontée et ses yeux bruns semblaient immenses. Elle portait un simple kilt sans manche ainsi que ses habituelles jambières noires, mais avait délaissé son armure d’hoplite. Sa peau nue brillait de transpiration.
— Réveillez Richard, dit-elle d’un ton péremptoire.
Claude secoua le navigateur spatial qui ne tarda pas à se dresser sur ses coudes en marmonnant des jurons obscènes.
— Il va probablement falloir agir cette nuit, dit Felice. L’un des gens du fort a dit à Anna-Maria que, demain, nous allions nous retrouver dans une forêt profonde. Et j’ai absolument besoin d’espace libre pour ce que je dois faire. Je vais profiter de l’obscurité, un peu avant l’aube. Les chiens-ours sont encore abrutis.
— Un instant, protesta Richard. Vous ne pensez pas que nous devrions d’abord discuter de ce fameux plan ?
Elle ne parut pas l’avoir entendu.
— Les autres – Yosh, Tat, Basil – vont essayer de nous aider. J’ai demandé aux Gitans, mais ils sont à moitié cinglés et, de toute façon, jamais ils n’accepteraient d’ordres d’une femme. Alors, voilà ce que nous allons faire. Après la relève de minuit, Richard changera de place avec Anna-Maria et chevauchera à mes côtés.
— Allons, Felice ! Les gardes s’en apercevront tout de suite !
— Vous échangerez vos vêtements aux latrines.
— Ça, il n’en est pas… commença Richard.
Mais Felice le saisit par les épaules et le jeta sur le sol. Elle se pencha sur lui.
— Vous allez la fermer et m’écouter, Capitaine Connard. Aucun d’entre vous n’a la moindre chance de se tirer d’ici. Anna-Maria a fait parler un garde après la messe qu’elle a dite ce matin. Les exotiques possèdent des métafonctions qui peuvent nous démolir le cerveau, nous rendre dingues ou nous changer en zombies… Et on ne peut même pas les liquider avec des armes ordinaires ! Dans leurs cités, ils ont mis au point un système pour contrôler leurs esclaves qui est presque parfait. Quand nous serons arrivés à Finiah, qu’ils me feront passer de nouveaux tests et qu’ils découvriront mes fonctions latentes, ils me mettront un collier, ou bien ils me tueront. Et vous aurez de la chance si vous vous en tirez en nettoyant le crottin de chaliko toute la journée. Non, Richard, c’est notre seule chance ! Et vous allez faire ce que je vous dis !
— Felice, laissez-le ! souffla Claude. Les gardes !
— Merde alors, Felice ! grommela Richard en se redressant. Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas vous aider. Mais ce n’est pas une raison pour me traiter comme un demeuré.
— Et c’est quoi, pour vous, un type qui fait dans son lit ? A propos, qui est-ce qui changeait vos couches quand vous pilotiez vos petits astronefs, mon joli Capitaine ?
Richard devint blême. Claude était furieux.
— Arrêtez ça ! Tous les deux ! Richard, vous avez été malade. Cela peut arriver à n’importe qui. Alors, laissez tomber cette histoire… Nous avons été heureux de vous venir en aide, mais il faut vous reprendre, maintenant. Si nous devons fuir, c’est ensemble. L’un et l’autre, vous n’avez pas le droit de gâcher notre seule chance de sortir de ce cauchemar.
Richard réussit à grimacer un sourire.
— O.K., Felice, vous êtes peut-être bien la seule à pouvoir leur donner une petite leçon, ma toute belle. Oui, je le pense… Je marche avec vous quand vous voudrez.
— Parfait…
Elle glissa la main sous le cuir de sa jambière gauche et brandit une sorte de longue croix dorée.
— Enfin une bonne nouvelle : nous ne sommes pas totalement désarmés.
Dans le ciel du soir, un croissant de lune se levait entre les cyprès. Après avoir traversé un gué, la piste abordait le plateau de Bourgogne et, à nouveau, leur route s’orienta au nord. Comme l’ombre se faisait plus dense, des feux s’allumèrent. Bientôt, ils dominèrent une vaste région brumeuse. Là, quelque part dans les marais du Lac de Bresse, la Saône du Pliocène prenait sa source. Au nord et à l’est, le lac leur apparaissait comme une couche lisse de verre noir recouvrant toute la plaine au-dessous de la Côte d’Or. Richard se mit à décrire avec enthousiasme à Claude les vins légendaires qui seraient produits là dans six millions d’années.
Le temps s’écoula et l’éclat des étoiles se fit plus intense. Richard décida de faire un dernier relevé de la Polaire du Pliocène. Elle était l’astre le plus brillant d’une constellation que les deux hommes avaient surnommée le Dindon.
— Vous avez fait du bon travail, dit Claude.
— Moins bon si nous y laissons notre peau ou notre tête… Vous pensez que le plan de Felice peut vraiment marcher ?
— Réfléchissez seulement… Felice aurait du mal à s’en tirer seule. Mais elle a tout échafaudé pour nous donner une chance de fuir, nous aussi. Je comprends que vous puissiez la détester, mais… oui, son plan peut marcher. En tout cas, je vais tout faire pour ça, croyez-moi, même si je ne suis qu’un vieux chnoque bien près de devenir un vrai fossile. Mais vous, Richard, vous êtes encore jeune. Vous pouvez vous battre. Nous comptons sur vous.
— Je crève de trouille, nom de Dieu… Et elle, avec son petit couteau… Ce n’est qu’un jouet, non ? Comment je vais m’en tirer ?
— Essayez la recette d’Anna-Maria, dit le vieil homme. Une petite prière… Ça peut aider…
A l’avant de la caravane, Basil l’Alpiniste salua le déclin de la lune en jouant quelques notes de « Au Clair de la Lune ». Sa voisine, la danseuse parisienne, se mit à chanter à son tour et, de façon surprenante, Epone, se joignit à eux. Sa voix était d’un soprano coloré. Quand Basil enchaîna avec « Londonderry Air », pourtant, l’un des gardes lança son chaliko au galop et se porta au côté de Basil.
— La Dame défend au commun de chanter cette chanson.
Basil haussa les épaules et posa sa flûte.
— Le monstre chante dans sa propre langue, commenta la danseuse. Je l’ai déjà entendue, au Château de la Porte, pendant notre première nuit d’emprisonnement. Est-ce que ce n’est pas étrange ? Un monstre pareil doué du sens de la musique ? C’est comme un conte de fée. Epone est la sorcière, belle et méchante…
— Il se pourrait bien qu’elle change de chanson avant que le jour se lève, dit Felice, mais seule Anna-Maria l’entendit.
Peu à peu, la piste se rapprochait de la rive occidentale du grand lac que la caravane devrait contourner avant de se diriger vers l’est, par la Trouée de Belfort, entre les Vosges et le Jura, pour accéder à la vallée du proto-Rhin. L’eau du lac était d’un calme d’huile, reflétant les myriades d’étoiles comme un miroir obscur. Ils abordèrent un promontoire et surprirent un signal au loin, une traînée orange qui se refléta dans le lac.
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