— Ecoutez, Chef, dit Raimo. Comment voulez-vous qu’on apprenne ce qu’on est capable de faire ?
Aiken surenchérit :
— Le Seigneur Bormol nous a dit cette nuit de nous lancer. C’est bien ce qu’on a fait, non ?
Il lança un clin d’œil à Sukey qui lui répondit par un regard noir.
— Désormais, dit Creyn, votre enseignement se poursuivra sous contrôle. Et il est inutile que vous remerciiez le Seigneur Bormol de son hospitalité en détruisant son embarcadère.
Aiken haussa les épaules.
— Je ne connais même pas encore ma force. Vous voulez que j’essaie de remettre tout cela en état ?
Les yeux bleus de Creyn, opaques, s’étrécirent dans la lumière éblouissante.
— Ainsi vous vous en croyez vraiment capable ? Très intéressant. Mais je pense que je préfère attendre, Aiken Drum. Pour notre sécurité mutuelle, il vaut mieux que vous restiez en laisse quelque temps encore.
La pensée d’Elizabeth s’insinua doucement dans l’esprit d’Aiken.
Tes talents sont nombreux et plutôt inattendus… Que nous caches-tu encore ? Laisse-moi voir…
Elle le sonda et, aussitôt, il dressa une barrière psychique. Improvisée mais infranchissable.
— Arrête ça ! lança-t-il à haute voix. Immédiatement, ou je te bousille !
Elle eut un regard peiné.
— Tu le ferais vraiment ?
— Eh bien… (Il hésita, puis lui sourit d’un air gêné.) Non, sans doute pas, ma jolie. Mais je ne veux pas que tu te mêles de mes affaires, compris ? Même pour rire. Je ne suis pas Stein. Et Sukey non plus.
— Le bateau nous attend, intervint Creyn. Il faut embarquer.
Tandis qu’ils descendaient vers le quai, un étroit faisceau psychique émis par le Tanu vint balayer l’esprit d’Elizabeth.
— Vous avez vu comment il a fait cela ?
Primitif/efficace. Surprise. Vous êtes inquiet ?
Epouvanté.
Mais la contrainte du torque est fiable ?
Il n’utilise pas encore tout son potentiel et elle est suffisante. Plus tard, l’argent combattra l’or. Les éducateurs ont affronté ce dilemme. Solution possible : élimination. Pas de mon ressort, Tana soit louée, Lizbeth.
Susceptible de méfaits graves, même à l’état latent. Type humain rare dans le Milieu : bouffon violent.
Hélas moins rare parmi les Tanu. Je me demande si Muriah va survivre au choc.
Quelle ironie ! Les esclavagistes en proie aux humains.
Ah, Elizabeth !
Vous niez ? Artistes-manipulateurs ! Désocialisation/resocialisation. Mise à l’épreuve habile. Exemple : le château générateur d’anxiété. Suivi de soirée amitiésexe drogueamour. Têtes coupées pour achever la leçon. Conditionnement psychique rudimentaire du type gentil/méchant caresse/bâton terreur/apaisement. Aiken + Raimo + (Sukey ?) sont à vous. Tous des Chasseurs victorieux.
Comment voulez-vous espérer respecter les délais ? Certains éléments sont instables. Aiken en est la preuve.
Plus que vous-même ?
Très fin, Elizabeth. Exilés perdus pathétiques méprisants angéliques.
!
Ah, Elizabeth… Il faut que nous apprenions à nous mieux connaître…
Le bateau à bord duquel ils allaient descendre le fleuve avait une apparence des plus bizarres. Son commandant portait un short kaki et un T-shirt taché de sueur. Sa bedaine débordait largement sa ceinture. Son visage était tanné et il arborait une moustache frisé poivre et sel et une barbe en collier. Il les accueillit avec un sourire jovial, adressa un salut désinvolte à Creyn en portant un doigt à la visière d’une vieille casquette de l’Il.S. Navy qui devait dater du vingtième siècle.
— Bienvenue à bord, vous tous, mesdames, messieurs et honorables seigneurs ! Commandant Highjohn, à votre service. Tous les bancs sont à votre disposition mais la vue est meilleure à l’avant. Faites passer la civière par-là. On va l’amarrer.
Les voyageurs eurent bientôt embarqué et s’installèrent avec quelque appréhension dans les sièges rembourrés et munis de harnais compliqués que le commandant les aida à boucler.
— Le fleuve est à ce point turbulent, capitaine ? demanda Sukey.
Elle s’était installée près de Stein qu’elle épiait d’un air inquiet. Des hommes du bord étaient en train de sangler soigneusement le géant endormi.
— Ne vous inquiétez pas. Il y a seize ans que je descend le Rhône jusqu’à la Méditerranée et je n’ai jamais perdu un bâtiment. (Highjohn souleva un couvercle dans le bras du siège.) Si vous êtes malade, c’est ici.
— Pour les bateaux, lança Aiken Drum, on veut bien vous croire. Mais vous n’avez jamais perdu de passager ?
— Toi, mon garçon, tu m’as l’air d’un sacré numéro. Si tu t’excites trop, le Seigneur Creyn pourrait bien programmer un bon calmant dans ton torque. Tout le monde est prêt ? Pour ceux qui ont faim, nous nous arrêterons à la Plantation de Feligompo vers midi pour manger. Ce soir, nous devrions arriver à Darask, c’est-à-dire un peu en aval du site de la future Avignon. Vous savez… avec ce fameux pont. Allez, à tout à l’heure.
Il s’éloigna avec un salut amical. Les hommes qui avaient porté le brancard de Stein se regroupaient à présent sur le quai. Des dockers s’activaient autour du bateau, paré à appareiller. Quant aux passagers, ils observaient tout cela avec un intérêt fortement nuancé d’inquiétude.
Le bateau n’était guère différent de tous ceux qui étaient à l’ancrage. Il devait mesurer près de quatorze mètres de sa proue aiguë à sa poupe fessue. Tel quel, il apparaissait comme un lointain cousin des embarcations gonflables et autres bateaux pliants utilisés par les sportifs et les explorateurs du Milieu Galactique. Sa coque (sur laquelle apparaissait son nom : Mojo ) était faite d’une membrane double, très résistante, emplie d’air. Des cannelures et des ailerons en forme de coussins apparaissaient à intervalles réguliers au long de la ligne de flottaison. Selon tout évidence, le bateau pouvait être rapidement dégonflé en cas de besoin pour être transporté par caravane. Les marchandises étaient embarquées à l’avant et à l’arrière par des écoutilles qui étaient ensuite hermétiquement bouclées, tandis que le pont central abritait les quartiers des passagers couverts par une série d’arceaux que les dockers revêtirent bientôt d’un tissu translucide et coloré qui faisait songer à du décamole. Lorsque cette structure en bulle fut bien en place, une soufflerie se mit en marche et l’enveloppe se tendit jusqu’à devenir rigide tandis que tous les passagers savouraient l’air frais.
Sukey se tourna vers Elizabeth.
— La façon dont ce capitaine s’est exprimé ne me plaît guère. Qu’est-ce qui va nous arriver, à présent ?
— Une chose est certaine, nous allons faire un voyage intéressant. Bryan… que savez-vous du Rhône ?
— A notre époque, il était coupé par des barrages et des retenues. Il est plus que probable que la pente de son cours est plus accentuée, ici, au Pliocène. Nous allons certainement franchir des rapides. En approchant de la région d’Avignon, à cent cinquante kilomètres de là environ, nous rencontrerons à coup sûr des gorges profondes. Au vingtième siècle, on y construira le barrage de Donzère-Mondragon, l’un des plus importants d’Europe. Quant à ce que nous allons trouver… Ma foi, ça ne doit pas être si affreux que cela car ils ne risqueraient sûrement pas leurs bateaux, non ?
Aiken émit un rire incertain.
— Voilà une bonne question. Eh bien, les gars, j’ai comme l’impression que ça va être la bonne course ou la dernière, pour nous.
Un mât télescopique plutôt court fut dressé derrière les arceaux du pont des passagers. Il ne devait pas excéder quatre mètres. Un baume fut déployé au sommet à partir duquel on déploya une voile carrée, banale comme un ancien écran de cinéma. Elle se défroissa rapidement dans la brise tandis que les dockers larguaient les amarres et que le vrombissement d’un petit moteur auxiliaire se faisait entendre. Lentement, le Mojo s’éloigna du quai et gagna le lit du fleuve en louvoyant entre les autres embarcations, ce qui conduisit Bryan à penser qu’il devait en fait utiliser plus d’un moteur afin d’être parfaitement manœuvrable.
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