— Eponia ? demanda Peripule, dont le scaphandre était brun, luisant et couvert de cannelures ondulées. Je croyais qu’on l’avait vu du côté de Deilte ?
— Deilte ? s’étonna Chintsion. À cette période de l’année ?
— Il n’est pas de chez nous, après tout, se défendit Peripule. Il ne sait rien de nos usages.
— Peut-être, mais il est accompagné d’un gardien et…
— Messieurs, le coupa Luseferous.
Les trois Habitants, choqués, eurent un mouvement de recul.
— L’Archimandrite Luseferous est un homme très occupé, expliqua le Hierchon Ormilla d’une voix forte. Les discussions concernant les pratiques saisonnières des villes de Nasqueron ne doivent pas venir perturber les séances. Gardez-les pour vos moments de détente.
— Petit habitant, dit Chintsion au Hierchon, nous essayons, par égard pour vos anciens maîtres, et ce en dépit de la durée ridicule de leur office, de déterminer où pourrait bien se trouver le Voyant Fassin Taak. Donc, le…
Luseferous arrêta d’écouter. Il se retourna vers Tuhler, qui était assis juste derrière lui, et le regarda droit dans les yeux. L’autre soutint son regard, déglutit. Mais il tint bon. Tuhler n’avait jamais fait cela auparavant. Luseferous se pencha dans sa direction et lui dit calmement :
— Les situations désespérées requièrent des solutions désespérées, Tuhler.
L’homme baissa la tête, acquiesça, puis se mit à taper un signal de ses mains gantées. L’Archimandrite se retourna.
Un bruit lointain et sourd résonna, suivi bientôt par un autre, puis un autre, comme si une horloge géante venait de se mettre en branle.
Luseferous écouta les deux Peregals d’Ulubis, des vieillards appelés Tlipeyn et Emoerte, essayer d’amener les Habitants à se montrer plus coopératifs. Ceux-ci semblaient sincèrement ne pas comprendre la signification de ce mot.
Du coin de l’œil, l’Archimandrite voyait une ligne de minuscules pointillés noirs qui se découpaient sur la toile de fond jaune-brun sale de la couche nuageuse de la planète. Elle dérivait à plusieurs milliers de kilomètres sous leurs pieds.
— … Soyez assurés que nous sommes très sérieux, expliquait aux trois Habitants Binstey, le commandant en chef de ses troupes au sol.
— Oh, mais nous n’en doutons pas ! rétorqua Chintsion d’un air mystérieux. Toutefois, cela ne change rien au fait que nous sommes parfaitement incapables de vous aider.
Binstey voulut reprendre la parole, mais Luseferous l’interrompit.
— Messieurs, fit-il d’une voix mesurée. Je me permets d’attirer votre attention sur ceci…
Et l’Archimandrite de désigner d’une main gantée aux doigts lourdement ornés d’anneaux les pointillés mouvants, qui se déplaçaient au-dessus des bandes colorées de l’atmosphère de Nasqueron.
Tout le monde se tourna dans la direction indiquée. Les Habitants se tordirent dans leur hamac. Ceux qui possédaient une excellente vue commençaient déjà à réagir. Il entendit des murmures, des exclamations étouffées, des marmonnements choqués.
— Nous sommes effectivement très sérieux, expliqua-t-il aux Habitants en se levant. Vous entendez ce bruit ? demanda-t-il en tendant l’oreille.
Le tintement sourd continuait, régulier et imperturbable.
— C’est la musique d’un bombardement, reprit-il. Une ouverture chaque seconde. Sauf qu’au lieu de lâcher des bombes, nous nous délestons de gens. Nous lâchons des humains non protégés dans la direction de votre planète au rythme de trois mille toutes les heures. Il y a là des hommes, des femmes, des enfants, des vieux et des jeunes adultes, des personnes de toutes sortes, la plupart venant de vaisseaux capturés ou d’Habitats endommagés. Nous en avons plus de vingt mille à bord. Nous continuerons de nous en débarrasser à ce rythme tant que la situation ne sera pas débloquée.
Il attendit que les trois Habitants réagissent, mais ceux-ci se contentèrent d’assister au spectacle sans rien dire.
— Bon ! quelqu’un se rappelle-t-il quelque chose d’intéressant à présent ?
L’assemblée humaine et extraterrestre fixait sans rien dire les lignes de pointillés qui s’éloignaient lentement de l’énorme vaisseau. Quelques-uns croisèrent son regard, puis se hâtèrent de baisser les yeux pour dissimuler leur haine, leur peur et le sentiment d’horreur qui s’était emparé d’eux. Il était amusant de constater à quel point les gens se laissaient facilement impressionner par les choses déplaisantes qui se déroulaient devant eux, mais étaient enclins à ignorer le pire, à condition qu’il se déroulât loin de leurs yeux.
Il fit un signe de tête à Tuhler, et un grand écran s’alluma sur la paroi d’une salle contiguë. On y voyait les détails de l’opération. Des gens – des humains de toutes sortes, comme il l’avait dit – étaient conduits à l’intérieur de grands compartiments circulaires. Ils se débattaient presque tous, mais ne pouvaient pas faire grand-chose à part se tortiller comme des vers ou essayer de mordre l’exosquelette des soldats, puisqu’ils étaient enveloppés de la tête aux pieds dans des sortes de sacs de couchage élastiques. Le sol du vaste hangar était couvert de corps, pareils à des asticots. Les haut-parleurs furent allumés, et ceux qui étaient présents dans la salle de conférence purent entendre ces gens crier, pleurer, hurler, supplier.
— Archimandrite ! s’exclama le Hierchon. Je proteste ! On ne m’a pas…
— Fermez-la ! aboya Luseferous, avant de jeter un regard circulaire sur l’assemblée. Je ne veux plus entendre un seul mot !
Pendant un long moment, seul le bruit étouffé des lance-missiles résonna dans la vaste salle.
Sur le moniteur mural, le spectacle changea, comme l’affichage basculait sur une vue externe où l’on voyait en gros plan la bouche du canon cracher – il est vrai plutôt doucement – les otages dans l’espace. La matière dont ils étaient enveloppés se rétractait au contact du vide, s’enroulait autour de leurs chevilles, les laissant totalement nus, leur permettant de gigoter tout leur saoul tout en suffoquant. Quelques-uns retenaient leur respiration et gonflaient comme des ballons de baudruche. Du sang jaillissait de leurs oreilles, de leurs yeux, de leur nez et de leur anus. La caméra les suivait. La plupart réussissaient à se tordre pendant deux minutes avant de s’immobiliser définitivement dans des postures diverses – en position fœtale, les bras en croix – et de former un convoi morbide, de glisser sur un tapis roulant invisible vers la couche nuageuse lointaine.
— Pourriez-vous nous dire dans quel dessein vous faites tout cela ? demanda Feurish, apparemment perplexe.
— Pour aider tout le monde à se concentrer sur le but de cette réunion, répondit froidement Luseferous.
Quelqu’un, dans la salle, était en train de vomir. Peu nombreux étaient ceux à oser croiser son regard. La structure métallique qui surplombait les participants accueillait des soldats dont les armes étaient déjà braquées sur tous les invités.
— Pour tout vous dire, j’étais déjà parfaitement concentré, expliqua Feurish dans un soupir. Ce qui signifie que nous ne pouvons toujours pas vous aider…
— Livrez-moi le Voyant Fassin Taak, insista Luseferous, qui sentit des gouttes de sueur – quoi ? – perler sur son front.
Il mit immédiatement un terme à cet incident imprévu.
— Nous ne détenons pas ce M. Taak, expliqua l’Administrateur Peripule d’un ton raisonnable.
— Dites-moi où il se trouve, exigea Luseferous.
— Désolé, dit Chintsion. Nous ne pouvons pas vous aider.
— Dites-le-moi ! gronda l’Archimandrite.
— Mais nous ne…, commença Feurish, avant que Chintsion ne lui coupe la parole.
Читать дальше