— Que se passe-t-il, encore ?
— Ici la surveillance du vaisseau, monsieur, fit une voix dans sa combinaison. Une colonne d’énergie de deux mètres de diamètre vient de nous toucher. En plein centre du navire. Mais ce n’est pas tout : la proue s’est volatilisée… Anéantie sur quatre-vingts mètres. Même profil énergétique que la colonne. Vitesse de la lumière. Aucune chance de les voir venir. Les systèmes réactifs de défense cherchent toujours un moyen de contrecarrer ces attaques, mais, pour le moment, nous sommes impuissants, monsieur.
— Ici les communications, monsieur, intervint une autre voix. Les Habitants exigent que nous libérions les leurs. Apparemment, c’était juste des coups de semonce.
Tuhler arriva à ses côtés. Luseferous le regarda.
— Libérez les Habitants. Ensuite, tirons-nous d’ici.
Et de s’en aller en direction du tunnel de liaison.
— Et les charges AM, monsieur ?
— Laissez-les là où elles sont. Prolongez l’ultimatum. Laissez-nous le temps d’éloigner le Luseferous VII de cette planète.
— Bien monsieur.
Cette fois-ci, l’Archimandrite put atteindre son nouveau navire amiral sans encombre.
Une heure plus tard, le Luseferous VII était toujours en train de s’écarter, clopin-clopant, de la géante gazeuse. Le Rapace était déjà à un demi-million de kilomètres de là et continuait d’accélérer. Tremblant de rage dans son fauteuil d’accélération, comme l’insupportable camouflet qu’il venait de subir commençait à faire son effet, comme il épuisait ses réserves de patience (ces trois débiles facétieux étaient même parvenus à s’en tirer, à disparaître tranquillement dans l’atmosphère de la planète, leurs scaphandres réfléchissant ou repoussant toutes les armes que le Rapace avait utilisées contre eux), l’Archimandrite ordonna finalement d’oublier cette histoire d’ultimatum et de larguer sans attendre une première bombe, histoire de montrer à ces Habitants de quel bois ils se chauffaient.
La réponse ne se fit pas attendre. Les vaisseaux qui transportaient les missiles AM – les vingt vaisseaux, sans exception – disparurent brusquement dans une énorme éruption de lumière. Les têtes explosèrent partiellement, réagirent de façon désordonnée avec les débris de matière ordinaire provenant des carcasses. Vingt minuscules soleils crachotèrent leur lumière tout autour de Nasqueron, formèrent un collier dont les perles s’embrasèrent, s’éteignirent, puis s’embrasèrent de nouveau avant de se consumer lentement.
Quelques secondes plus tard, un missile à haute vélocité transperça les cieux boursouflés et atteignit le Luseferous VII, en dépit d’une tentative de fuite désespérée.
Le front de radiations déclencha les tampons protecteurs des senseurs du Rapace. Voilà comment était supposée fonctionner une tête à antimatière digne de ce nom.
Le dernier message envoyé par le grand vaisseau avant d’être anéanti et réduit à l’état de radiations et de shrapnels était destiné à Luseferous. L’aide de camp Tuhler voulait simplement lui faire savoir qu’il n’était qu’un connard.
* * *
Fassin Taak regarda les étoiles de son système natal. Il sentit des larmes monter aux yeux malgré le gel protecteur. Il se tenait sur une plate-forme balayée par le vent, au-dessus d’une petite ville située très au sud, dans la région polaire, à deux mille kilomètres à peine de la frontière fluide avec la ceinture atmosphérique australe.
Il essaya de localiser un satellite familier, de capter un signal reconnaissable par son gazonef. En vain. Les signaux émis étaient soit terriblement faibles, soit confus ; il ne parvint à entrer en contact avec aucun appareil relais évoluant en orbite basse. Il tenta de s’accrocher à une de ces émissions faiblardes dans l’espoir que son gazonef la déchiffre, mais les programmes de l’engin semblaient hors d’usage. Alors, il laissa tomber. Il était déjà content de pouvoir se tenir là et de voir ces étoiles familières.
Malgré les blessures d’Y’sul, ils avaient dû se résoudre à effectuer les mêmes spirales folles qu’à l’aller. Sous une forme légèrement moins extrême, il est vrai. Allongé dans son engin individuel, Fassin n’avait pu que deviner les vrilles et les hélices qui formaient la trajectoire du vaisseau. Heureusement, alors qu’il croyait n’en être qu’au début de la traversée, il se rendit compte que le trou de ver était déjà loin derrière eux. Et puis, soudainement, ils s’étaient retrouvés ici, sur Nasqueron, dans la région polaire sud, et non pas nord, d’où ils étaient pourtant partis.
Après s’être enfoncé de quelques kilomètres dans la couche nuageuse, l’ex-navire voehn s’était arrimé à des docks légèrement trop grands pour lui, dans un hangar gigantesque, pareil à une caverne, situé dans les niveaux inférieurs de la cité quasi désertée de Quaibrai. L’Administrateur et une foule de quelques centaines d’Habitants les avaient accueillis en sifflant, en jetant des serpentins et des grenades parfumées.
Une délégation comprenant des membres d’un club d’enthousiastes, fans de vaisseaux exotiques, avait accouru en sautillant d’impatience, tandis qu’Y’sul était précautionneusement débarqué et confié aux bons soins d’une équipe médicale. Dès que ce dernier, Fassin et les jumeaux eurent quitté le navire, la masse grouillante et excitée s’était précipitée à l’intérieur en se bousculant pour visiter les couloirs et les sas étroits. Quercer & Janath avaient élargi le navire, initialement configuré pour ressembler à une aiguille, mais il était toujours peu commode pour des Habitants.
Y’sul avait l’air d’aller déjà beaucoup mieux, même s’il avait du mal à sortir de sa léthargie. Il avait tordu ses organes sensoriels en direction de Fassin, comme le skiff des ambulanciers passait devant l’homme.
— Vous voyez ? avait-il coassé. Je vous ai ramené à bon port en un seul morceau, pas vrai ?
Fassin avait acquiescé en essayant de lui tapoter la roue pour le réconforter, mais son bras manipulateur l’avait lâché à mi-parcours, l’obligeant à se retourner à la hâte pour saisir un des membres de l’Habitant avec son bras valide.
— Vous allez rentrer chez vous ? avait demandé celui-ci.
— Que reste-t-il de mon chez-moi ? En fait, je ne sais pas encore ce que je vais faire.
— Si jamais vous partez, revenez-nous très vite.
Y’sul avait fait une pause et secoué ses organes sensoriels pour se réveiller.
— Je pense être prêt à recevoir de nouveau des visiteurs d’ici à deux dizaines de jours. À ce moment-là, mon calendrier social sera très chargé. J’ai bien l’intention d’exploiter sans remords mes récentes blessures et expériences, d’exagérer outrageusement le rôle que j’ai joué dans la prise du vaisseau voehn et d’embellir mon combat contre leur commandant. Ce sera une histoire toute neuve, en quelque sorte. J’apprécierais que vous corroboriez mes propos, à condition de rester dans l’esprit et de ne pas être prisonnier des exigences vulgaires de la réalité objective. Alors, qu’en pensez-vous ?
— De toute façon, mes souvenirs sont très flous. Je confirmerai sans doute tout ce que vous direz.
— Splendide !
— Si je le peux, je reviendrai.
En fait, il n’était même pas certain de pouvoir repartir. Les infrastructures étaient-elles intactes ? Pourrait-il réparer son gazonef ? Le laisserait-on s’en aller ? Et par la suite, les autorités de la planète lui permettraient-elles d’entrer à nouveau dans l’atmosphère de Nasqueron ?
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