C’était déstabilisant.
Quelque chose à propos de Saluus. Hatherence était-elle là aussi ? C’était bien la maison de Sal, sauf qu’elle était perchée sur un volcan. Et puis, il y avait eu l’environnement virtuel dans lequel il avait rencontré le vaisseau, qui avait examiné…
Recouvert de gel protecteur, enveloppé, entouré, trempé dedans, Fassin écarquilla les yeux et sentit ses poils se dresser sur sa peau. Son cœur se mit à battre de façon erratique dans sa poitrine.
* * *
Il pouvait le faire lui-même. Il n’avait qu’à attendre d’être rentré sur Nasqueron. Là, il n’aurait qu’à trouver quelqu’un – Valseir serait très certainement en mesure de le renseigner, mais il aurait beaucoup de mal à lui mettre la main dessus – et poser la question. Il devait absolument savoir.
Il avait confié l’image à la mémoire de son gazonef. Couché dans son petit appareil, enduit de gel protecteur, il sélectionna une icône et vit la photo apparaître et flotter devant lui. Ce ciel bleu et ces nuages blancs lui semblaient étranges, dérangeants, improbables et familiers à la fois, puisqu’ils le rendaient nostalgique et lui donnaient le mal du pays.
Il agrandit l’image au maximum au point de rendre apparents ses pixels, de la transformer en tableau abstrait. Il la scanna au cas où elle dissimulerait un motif secret, ne trouva rien, puis la passa au crible de différents programmes utilisés par le bio-ordinateur de son gazonef pour déceler des algorithmes dans des paquets de données aléatoires. La résolution de l’image était-elle suffisamment bonne ? Les données secrètes, si elles existaient, étaient-elles supposées être décodées de quelque manière que ce soit ?
Il aurait voulu pouvoir examiner l’original rangé dans un compartiment à l’extérieur du gazonef, mais ce serait impossible tant qu’il serait soumis à une pareille pression. Et puis, Quercer & Janath n’auraient pas manqué de remarquer son manège. Car les réponses à leurs interrogations pouvaient fort bien se trouver dans cette petite et anodine image. Peut-être. Depuis le début.
— … J’ai confié l’original de ce dossier à un ami collectionneur vivant dans la ville de Deilte, dans le cercle polaire sud. Nous l’avons enfermé dans un coffre-fort…, lui avait, à peu de choses près, dit Valseir.
Fassin avait enregistré la conversation dans la mémoire de son appareil. Toutefois, celle-ci avait été effacée à bord de l’ Isaut. Cela n’avait aucune importance ; lui aussi avait une bonne mémoire des détails. Sur le coup, il n’avait pas saisi les implications de la phrase de Valseir – les vaisseaux mercatoriaux avaient attaqué, et les événements s’étaient un peu précipités –, mais à présent, il était persuadé de l’existence d’une copie. Valseir était un chercheur ; il était extrêmement pointilleux quand il s’agissait de terminologie, de vocabulaire. En conclusion, il n’aurait jamais parlé d’original, s’il n’était besoin de le distinguer de sa copie. Il y avait donc une copie quelque part. Peut-être même dans son gazonef. Le vieil Habitant avait trouvé drôle de la lui confier dès le départ.
C’était une théorie tout à fait plausible.
Valseir était parfaitement capable de jouer ce genre de tour. Fassin s’était d’ailleurs déjà trompé à son sujet. En règle générale, les Habitants se calmaient avec l’âge, devenaient prévisibles. Parfois, cependant, il leur arrivait d’emprunter le chemin opposé et de se comporter bizarrement.
Il s’endormit en regardant les programmes faire leur travail et rêva de courants de chiffres, d’algèbre liquide, d’équations et de codes qui commençaient à prendre un sens lorsqu’il les examinait, avant de se décomposer, de se disperser, de se dissoudre dans le chaos.
Une douce sonnerie le tira du sommeil.
Il était dans le gazonef, dans le vaisseau volé. La décélération semblait terminée, comme s’ils avaient presque atteint leur destination. Il alluma ses caméras extérieures et vit un soleil rouge-orange droit devant. La silhouette des jumeaux bougea légèrement.
— Fassin ? dirent Quercer & Janath.
S’il n’avait été enfermé dans son appareil et enveloppé de gel, il aurait sursauté.
— Hein ? fit-il.
— Nous allons devoir vous isoler de l’extérieur pendant un petit moment, d’accord ?
— Oui. Je comprends.
— Nous aurons bientôt atteint un g standard.
— Pas de problème. J’écoute et j’obéis, répondit-il comme si cela lui était égal.
De retour dans l’espace mathématique de son gazonef, il constata que ses recherches avaient été fructueuses.
Il y avait effectivement des données dissimulées dans cette photographie de ciel bleu et de nuages blancs. Et elles étaient là depuis le début. Il avait la réponse sous les yeux, et il ne le savait même pas.
Cela ressemblait à de l’algèbre extraterrestre.
Il tenta de la comprendre.
Mais elle ne signifiait rien pour lui.
Pouvait-elle tout expliquer ?
* * *
L’Archimandrite Luseferous éprouvait une sensation désagréable, comme un poids dans le ventre. Il savait bien de quoi il s’agissait. C’était ce qu’il ressentait lorsqu’il se rendait compte qu’il avait fait une erreur ou qu’il s’était réveillé un peu tard. C’était ce qui le torturait lorsqu’il s’apercevait de sa bêtise, lorsqu’il lui prenait l’envie de faire marche arrière pour corriger ce qui avait mal fonctionné, pour effacer ses erreurs.
Lorsqu’il était enfant, qu’il jouait à un jeu avec des amis et qu’il se trompait quelque part, il lui arrivait de dire : « Bon ! écoutez, en fait, je ne voulais pas faire ça, mais plutôt ça…» Évidemment, c’était interdit par les règles, mais cela fonctionnait très souvent. Au début, il pensait que son influence était à mettre au crédit de son caractère plus fort que celui de ses camarades. Plus tard, toutefois, il avait compris que ceux qui acceptaient de se soumettre étaient le plus souvent les fils des subalternes de son père. Plus tard encore, comme il avait acquis lui aussi un certain pouvoir, il avait continué d’employer les mêmes méthodes. Évidemment, lorsqu’il eut atteint un certain niveau d’autorité, il n’eut même plus besoin de tricher. Dans ce contexte, il pouvait se permettre de faire les pires erreurs, car ses adversaires, conscients de jouer leur vie, n’osaient jamais en profiter. D’une certaine manière, il était devenu invincible.
Les machines étaient différentes. Le plus souvent, elles ne vous laissaient pas faire quelque chose d’interdit et refusaient systématiquement tout retour en arrière. Dans ces cas-là, il suffisait de les réinitialiser, de les redémarrer à un endroit propice, avant que l’erreur ait été commise.
Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un jeu. Ou alors, c’en était un que Luseferous ne pouvait pas modifier en cours de route, dont il était impossible de ne pas assumer les conséquences en appuyant simplement sur la touche « Effacer ». Peut-être la fin de la partie se solderait-elle par sa mort et se réveillerait-il enfin dans une réalité plus belle et plus grande que celle dans laquelle il croyait exister ? Peut-être. Toutefois, il n’avait aucune envie de se réveiller après un échec.
Le problème, c’était le temps. Le temps et ces putains d’Habitants.
Le Luseferous VII tournait pesamment autour de Nasqueron. Il le regardait depuis son nouveau navire amiral, le Rapace (un vaisseau de combat en tout point extraordinaire – enfin, à condition d’oublier son nom de baptême).
Le temps lui manquait. Comment en étaient-ils arrivés là ? S’il n’avait pas attendu si longtemps avant de partir, s’il ne s’était pas arrêté en route, s’il n’avait pas insisté exagérément sur la nécessité pour la flotte de rester absolument groupée… Et pourtant, il était passé à l’action beaucoup plus promptement que n’importe quelle organisation ou armée dirigée de façon démocratique. Par ailleurs, il aurait été fou de laisser intacts les avant-postes qu’il avait croisés sur sa route. Il fallait penser au retour, n’est-ce pas ? Et puis, la discipline était fondamentale ; rester groupés était donc essentiel. C’était une question de loyauté, de cohésion.
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