— J’ai un appartement, là-bas à Bostanci », répondit Aso.
Maison, famille, partenaires. Il n’était à aucun moment venu à l’esprit de Leyla qu’il pouvait avoir d’autres sujets d’intérêt que la nanotechnologie.
« Et Yasar ?
— Il va rester là-bas.
— Et Zeliha ?
— Oh, elle passera la nuit dans le lit pliant de la chambre de tante Betül. Ça fait des mois que Yasar la saute.
— Je l’ignorais. »
Aso hésita à fermer la portière.
« Oh, oui, je voulais dire…
— Oui ?
— Je crois qu’on devrait, tu vois, te prendre en CDI. »
Le ceptep sonne, sonne et sonne encore. Leyla rabat l’oreiller sur ses oreilles, mais c’est insuffisant pour l’isoler du monde extérieur. Réponds, réponds ! Elle lance l’oreiller à l’autre bout de la pièce.
« Oui ?
— Leyla, c’est Yasar. Özer gaz et matières premières vient de couler. »
Le vélin fait quarante-cinq centimètres par vingt et un, avec vingt-deux millimètres réservés à la reliure. On y trouve des extraits du Pentateuque et du livre de Ruth, chapitre IV, versets 18-22, une généalogie du roi David. Le texte a été écrit avec élégance par un Ashkénaze entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe , quelque part dans le centre de la France ou le sud de l’Allemagne.
Le texte du Pentateuque est disposé dans un panneau central encadré par trois piliers décoratifs qui forment deux arches. L’espace séparant les piliers est comblé par des entrelacs de feuilles de vigne, une tige sinusoïdale d’où sortent de petites feuilles en éventail. La tige de la colonne de droite a une texture plus riche, avec un corps central enveloppé de bandelettes. Leurs extrémités sont altérées de façon à représenter un animal fantastique, des têtes de serpents assorties qui se rejoignent tout en bas sous le texte, avec un bestiaire différent au sommet. Sur la gauche, un chien ailé croise sa langue trifide avec celle d’une chimère de chèvre et de girafe également ailée. Les contours des animaux, les serpents, les pampres, les fleurs, les piliers, les arches et les moindres détails sont de magnifiques exemples de microcalligraphie. Ils sont constitués de lettres miniatures, si petites qu’il est difficile de les voir à l’œil nu. Il s’agit d’un texte massorétique, avec les notes et les commentaires traditionnels dans la marge. L’artiste a tout transformé en ornements. Des mots à l’intérieur des mots.
Ayse Erkoç contemple longuement le panneau avant de le suspendre au mur. C’est la pièce de sa collection qu’elle préfère, celle dont elle ne se séparera jamais. Elle affronterait le feu et les armes, pour cette microcalligraphie ashkénaze. Elle se souvient de l’avoir achetée à une vente aux enchères avec ce qui restait de l’argent légué par son père. Avant son acquisition, elle n’avait eu d’yeux que pour les illustrations. Ensuite, elle avait consacré des mois à l’exploration d’un monde constitué de mots, constitués de lettres, la transcription de l’esprit divin sur la surface réceptrice de la terre.
Ayse et Hafize ont réparti les caisses dans la semahane en fonction de l’espace mural qu’occupera leur contenu. Ayse dépose le Pentateuque ashkénaze à sa place. Derrière lui, dans la caisse, se trouvent les canons de concordances de Constantinople. Le verre est fendu. Le conseil d’administration des Antiquités et Musées n’a aucun respect pour ce qui est ancien et magnifique. Ayse le soulève, regarde longuement les admirables médaillons des bustes des quatre évangélistes. Ils ont été enluminés en or. Elle le remet dans la boîte.
Adnan est sous le bureau, occupé à rétablir les branchements électriques et le wifi.
« Je me débrouille aussi en reliure », déclare-t-il. Il a suspendu sa plus belle veste sur le dossier d’une chaise pour ne pas la froisser. L’attaché-case contenant les titres au porteur est posé sur le siège. « À moins que tu n’aies besoin de quelqu’un pour dynamiser une tractation ? Toutes les propositions raisonnables seront prises en considération. Je viens de me rendre totalement disponible.
— Tu viens surtout d’empocher quatre millions d’euros. Tu n’as pas besoin de travailler.
— J’ai empoché quatre millions dont je dois me débarrasser au plus vite, sans faire de vagues, avant que le Maliye Bakanligi et la Brigade Financière chargent des IA d’audit de s’intéresser aux dépenses des ex-traders d’Özer. Qui a embarqué la cagnotte du thé, qui s’est accordé une indemnité de licenciement rondelette, qui a fait passer vingt millions d’euros de gaz iranien pour de la qualité supérieure provenant de Bakou ? N’as-tu pas envisagé d’ajouter une extension à ta galerie, ou de quitter cette maison pour aller t’installer dans un bâtiment qui évoque un peu moins une morgue ? »
Ayse se tourne vers lui.
« Tout est terminé, ici, lance-t-elle. Les dégâts sont irrémédiables. J’ai toujours dit que la réputation est la chose la plus importante, dans mon métier. Je ne pensais pas que ça s’appliquerait un jour à moi. » Elle se dirige vers les magnifiques bureaux des débuts de la république regroupés au centre de la piste de danse. « Désolée. Tu n’y es pour rien. Non, chéri, la galerie Erkoç appartient au passé. Je compte liquider tout le stock. »
Hafize, qui reconstitue un mur de miniatures pas plus grosses que son pouce, lève les yeux vers elle.
« Tu as découvert l’homme mellifié, rappelle Adnan. Ce n’est pas rien, crois-moi. C’est une putain de légende. C’est l’équivalent de l’Épée du Prophète ou du Saint-Graal.
— Mais j’ai fait inculper la moitié des antiquaires d’Istanbul ! Mon vieil ami Burak Özekmekçib va peut-être perdre sa licence, Ahmet et Mehmet risquent six ans de prison et plusieurs millions d’euros d’amende alors que mon casier est toujours vierge. Que vont-ils en penser ? Chaque fois qu’ils parleront d’Ayse Erkoç, ce sera pour me traiter de balance. Mais… mais…» Ayse s’accroupit sur ses talons afin de regarder dans les yeux Adnan qui est allongé sur le dos, aussi vulnérable qu’un nourrisson dans son berceau. « Mais d’autre part, j’ai goûté à l’homme mellifié.
— Il est comment ? »
Ce qu’Ayse apprécie chez Adnan, c’est qu’il sait quand il convient d’être sérieux.
« Doux. Il n’existe rien de comparable. Et rien n’aura le même goût, ensuite. Je comprends Barçin Yayla. Il ne peut rien y avoir d’aussi lumineux que le nom secret de Dieu. Il doit être écrit dans des couleurs que nul n’a jamais vues. C’est pour cela qu’il envisageait de se brûler les yeux avec de l’acide. Ce serait un acte d’imploration. Mais quelles possibilités s’offrent à ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi ?
— Nous pourrions quitter Istanbul. Partir, tout simplement, pour débuter ailleurs une nouvelle vie. Retourner à Kas, où je mettrais sur pied deux ou trois entreprises, par exemple un centre de loisirs de plein air avec VTT, randonnée, kayak, plongée sous-marine. Même après avoir réglé tous les pots-de-vin il devrait rester pas mal de monnaie, sur quatre millions.
— Le soleil et la mer ? Très peu pour moi, chéri. Je ne sors jamais. J’aime les œuvres d’art, les choses magnifiques, rares et précieuses. Je suis une Stambouliote. Je m’étiolerais, si j’allais plus loin que Bursa. »
Adnan se redresse et braque ses doigts sur elle, comme si c’était le canon d’un pistolet.
« Au fait, ce yali… On ne pourrait pas attendre un an ou deux ? Les premières choses qu’ils vont chercher, c’est les achats immobiliers. »
Ayse s’assied en tailleur sur le plancher de la semahane, à côté de lui. Leurs corps se frôlent de façon naturelle, intime.
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