« Était-ce une attaque nano ? » demanda rapidement Georgios.
Le policier refusa de répondre mais, quand il l’aida à descendre les marches vers le véhicule de patrouille qui l’attendait, il ajouta : « Professeur », avant de hocher brièvement la tête.
Georgios a serré le sac de Bitbots sur sa poitrine tout au long du trajet jusqu’à l’hôpital central de Kozyatagi. Finalement, voilà qu’une femme en blouse verte sort en trombe du service cardio.
« Docteur ! » l’appelle Georgios. Elle s’arrête et son soupir d’exaspération est audible. « Comment va-t-il ?
— Êtes-vous de la famille ?
— Je suis son grand-père.
— Nous avons stabilisé le rythme cardiaque. Il y a eu anoxie pendant plusieurs minutes. Nous avons passé un scanner sans déceler de dégâts neurologiques, ce qui ne signifie pas qu’ils sont inexistants. Mais il a pour lui sa jeunesse. Les enfants, c’est solide.
— Merci, docteur.
— Cependant, vous ne pourrez pas entrer. Seulement le père et la mère, grand-père. »
Stabilisé. Anoxie. Les euphémismes du corps médical. Georgios se souvient de l’épouvantable flaccidité du petit corps. L’enfant avait les membres ballants et était incroyablement pesant, inerte… pas de mouvements, pas de respiration, pas de vie. Pas de vie.
L’insoutenable panique. Ne pas savoir quoi faire. Ne pas savoir ce qu’il conviendrait de faire. Can Can Can Can Can, a-t-il crié.
Le téléviseur de la salle de repos des infirmières parle dans le vide. Ce sont les infos de l’après-midi et on y voit des images de l’affrontement. La rue paraît plus large. La caméra tressaute follement. Il n’a pas remarqué qu’il y avait tant de fumée. Là, c’est sans doute lui, un petit bonhomme rondouillard ridicule qui court plié en deux en agitant un mouchoir blanc et en tenant un enfant calé sous l’autre bras. Des hommes en combinaison de protection nanologique orange vif se portent à sa rencontre, en gesticulant : à terre, à terre ! Pourquoi passent-ils leur temps à ordonner aux gens de se coucher ?
« Madame l’agent. » La femme flic revient. Elle a une odeur de fraîcheur, de tissu repassé et de déodorant musqué. Elle est mariée. Georgios envie son époux. « La femme, celle qu’ils ont pu capturer avant qu’elle se suicide, savez-vous ce qu’elle est devenue ?
— Je présume qu’ils la soumettent à un interrogatoire.
— Je veux dire… Est-ce qu’elle va bien ?
— Évidemment, monsieur.
— Bien, bien. J’aimerais être informé de la suite, mais je devrai probablement attendre le procès… S’il est public. Ce sera sans doute une de ces affaires qu’ils jugent à huis clos.
— Tout le laisse effectivement supposer, monsieur. »
Les commentateurs ont des mines d’enterrement. En l’espace de deux heures, il se voit sept fois traîner l’enfant, agiter le mouchoir, traîner l’enfant, agiter le mouchoir. De nouvelles images viennent étoffer le reportage sitôt après montage. Voilà le gros en tee-shirt SuperDry qui court dans la rue en tirant de toutes parts. Il s’effondre. Est-il l’auteur du tir qui a atteint Can ? C’est la première fois que Georgios voit quelqu’un choir de cette façon… si vite et si brutalement.
« Necdet ! »
La femme flic est aussitôt à ses côtés.
« Ne criez pas, monsieur. Nous sommes dans un hôpital.
— Le jeune homme, l’otage, Necdet. Qu’est-il devenu ?
— Il reçoit des soins dans un autre établissement. Vous devriez rentrer chez vous, monsieur. Il ne se passera rien, ici. Je peux vous trouver un véhicule. Vous reviendrez demain. »
Non, je dois voir Can. Je dois l’entendre dire que je ne suis pas responsable, que je n’ai rien fait de mal. J’ai absolument besoin qu’il me pardonne et m’absolve de mes péchés. Georgios a vu les regards que Sekure et Osman lui ont lancés, lorsqu’ils ont quitté le service de cardio pour participer à une rapide conférence de presse. Ils lui reprochent tout ce qui est arrivé. Ils ne lui accorderont jamais leur absolution. Il a abusé de leur fils comme s’il était un pédophile. J’ai seulement voulu l’aider, lui permettre d’aller là où l’entraînait sa curiosité. On ne peut pas condamner un enfant de neuf ans à la prison du silence. On ne peut pas le priver de la moitié du monde extérieur et croire qu’il s’en désintéressera, qu’il s’abstiendra d’utiliser son intelligence et ses capacités pour braver l’interdit. S’il avait eu un fils, Georgios aurait sans doute eu un point de vue différent. Si j’étais le père d’un gosse qu’un son peut tuer… Non, ils ne l’autoriseront jamais à revoir Can. Georgios a peur, terriblement peur, qu’ils l’emmènent au loin. Les Durukan obtiendront des dommages et intérêts et ils pourront alors quitter la maison des derviches, en condamnant Georgios à une solitude totale.
Se retrouver sous les feux de l’actualité est épouvantable.
« Je termine mon service dans dix minutes. Je peux vous reconduire à Eskiköy, propose la femme.
— Je vais me laisser tenter.
— Le temps de faire un saut aux toilettes. »
Le couloir est désert, les dos tournés, le gros vieillard en costume sombre ne lui prête pas attention et Georgios vide le contenu du sac à provisions sur le sol.
« Allez le retrouver », murmure-t-il aux Bitbots.
Comme il s’y est attendu, ils reniflent aussitôt l’odeur de leur maître. La flaque de microbots bouillonne et s’agite : ondes, crêtes, étranges motifs géométriques, puis avec une rapidité à couper le souffle ils s’accrochent les uns aux autres pour former un fil qui se déroule lentement sous la porte du service. Georgios l’observe jusqu’au moment où le dernier élément disparaît à son tour.
Voilà à quoi son monde s’est réduit. Année après année, décennie après décennie, Georgios a refermé autour de lui les pans de son existence en réduisant toujours plus le diamètre du cercle : université d’Istanbul, milieu des économistes, communauté grecque. Eskiköy. Trois vieux Grecs et un propriétaire de maison de thé. L’appartement de la maison des derviches, des murs blancs qui entourent des cités qu’il n’ose visiter. Une chaise en plastique dans un couloir d’hôpital et un sac à provisions vide sur son giron.
Il a tout perdu.
La femme revient des toilettes, fraîche et débordante d’énergie.
« Vous venez ?
— Oui, oui, mais est-ce que je peux passer un coup de fil au préalable ?
— Faites. »
Georgios gagne en traînant les pieds la zone d’utilisation des cepteps. Il ne manquerait plus que son appel brouille les impulsions des machines qui font battre le cœur de Can. Le téléphone sonne. Ce sera juste. Peut-être est-il trop tard. Mais tu dois avoir des pensées positives, vieillard ! Ne renonce pas à l’espoir ! Le téléphone sonne. On répond.
« Ariana. Ne prends pas cet avion. Pas aujourd’hui. Ne prends pas cet avion. Ne pars pas. »
Les dernières lueurs du jour viennent effleurer la galerie supérieure du couvent des derviches. Les travailleurs descendent des bus et des trams pour rentrer chez eux, ils traversent la place Adem Dede en suivant leurs parcours attitrés vers les appartements et les konaks du vieil Eskiköy. S’ils sont plus nonchalants que ces temps derniers, s’ils ont tendance à moins se bousculer et à prendre le temps de s’arrêter pour bavarder sur les marchés et dans les soks, c’est parce que finalement, finalement, la vague de chaleur s’est dissipée. La fraîcheur est revenue. C’est une soirée agréable qu’il faut passer comme il convient, à Istanbul. On fait une halte pour acheter un journal à Aydin, des fruits ou du pain à Kenan, un café chez Bülent ou chez son éternel rival, Aykut, de l’autre côté de la place. Le rideau est descendu devant la vitrine de la librairie Édifiante. La fin de journée se répand sur la place Adem Dede comme une nuée d’oiseaux et Leyla Gültasli n’a qu’une idée en tête, la tentation de rayer avec ses clés l’Audi d’Adnan Sarioglu.
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