« Nous avons du travail à abattre, et sans perdre de temps. Nous détenons un avantage parce que l’effondrement d’Özer a dû mettre KO ceux d’Idiz mais, pendant que nous bavardons, ils cherchent certainement de nouveaux financements. Nous devons impérativement être les premiers sur le marché. Alors, priorité absolue au prototype du transcripteur Ceylan-Besarani.
— Besarani-Ceylan », rétorque Aso.
Petites lettres , pense Ayse Erkoç. Des mots constitués d’autres mots, quant à eux si minuscules qu’on ne peut les lire à l’œil nu. Dans cette pièce, à ce même bureau, Akgün le policier s’est demandé si la grandeur de la microcalligraphie n’était pas inversement proportionnelle à celle des caractères. Les Houroufis croyaient que le dernier nom de Dieu était écrit dans chaque atome. Le monde est écrit. La réalité est transcrite, recopiée à l’infini d’un instant au suivant. Les secrets de l’univers peuvent se graver sur le cœur d’un homme.
« Nous commencerons demain. »
Yasar lève la main.
« Je dois avoir l’assurance qu’Abdullah Unul ne nous mettra pas des bâtons dans les roues.
— Abdullah Unul est un arnaqueur minable, un racketteur de petits boutiquiers. Pour trouver des bandits dignes de ce nom, il faut se rendre à l’Esplanade Levent. Tous grouillent sur cette place, à la recherche d’un nouveau job. Je me charge de cet Abdullah Unul. Maintenant, mesdames et messieurs…»
C’est le signal convenu et Hafize va prendre le plateau avec les verres et le champagne. Ils ont prévu pour elle du soda à la grenade. C’est, paraît-il, excellent pour les femmes enceintes. Elle tient la bouteille de champagne comme si c’était un fusil chargé, mais elle fait sauter le bouchon et la mousse jaillit. Elle emplit cinq flûtes.
« Buvons à Turquoise, mesdames et messieurs. » Ils portent ce premier toast et boivent. « Au profit, mesdames et messieurs. »
Tous boivent de nouveau et Ayse prend le Coran, pour séparer ses deux moitiés. Elle en fait glisser une sur le bureau, en direction d’Adnan, avant de ranger l’autre dans son sac. Les gens qui collectionnent les Corans miniatures les achètent pour les histoires qui s’y rattachent.
« Au profit », dit-elle.
Adnan se penche vers ses nouveaux partenaires.
« Messieurs, y aurait-il parmi vous des passionnés de foot ? »
La femme flic est grande et elle fait une forte impression sur Georgios, avec son uniforme impeccable et son arme, mais il ne la remarque que lorsqu’elle s’adresse à lui pour la deuxième fois.
« Hum ?
— Nous pouvons vous ramener chez vous en voiture, si vous voulez.
— Oh non, non non non, je vais attendre !
— Les médecins ont déclaré que seuls ses parents pourront le voir, aujourd’hui.
— Aucun problème. Je ne suis pas pressé. J’ai quelque chose à lui remettre, voyez-vous. »
Georgios soulève le robuste sac à provisions de supermarché posé sur ses genoux.
« Vous désirez du café ou une autre boisson ?
— Non, non, je n’ai besoin de rien, merci. »
Georgios est assis au centre de l’alignement de trois sièges en plastique installés en face de la porte du service cardiologique. Il se tient bien droit, mains refermées autour du sac qu’il garde sur son giron. Une position classique. Le couloir de cet hôpital est peint de la même couleur poumon malade que la salle d’interrogatoire d’Üsküdar dont il croit sentir l’odeur après toutes ces années. Mais peut-être n’est-ce pas un souvenir, il est possible que les hôpitaux aient les mêmes relents que les lieux de détention des services secrets : fluides corporels, peur, espoir, terreur. Mort. Il a lu trois fois les avis placardés sur les murs. Soit ces conseils d’hygiène sont superflus, soit il aurait dû quitter ce monde il y a longtemps.
La femme flic effleure le distributeur avec son ceptep, attend, recommence, lui tape dessus. Encore.
« J’ai quelque chose à lui remettre, répète Georgios en espérant qu’elle lui demandera de quoi il s’agit. Des objets qui lui appartiennent. »
C’est visiblement à contrecœur que la machine régurgite une demi-tasse de café bitumineux. Georgios lorgne dans son sac. L’intérieur est grouillant de microbots. Les Bitbots ont été à tel point dissociés qu’il n’en subsiste qu’un essaim de leurs composants, une sphère bouillonnante d’énergie robotique aveugle. Pris individuellement, ces automates sont totalement privés d’esprit même s’ils ont des capacités développées sitôt réunis. L’intelligence en tant que propriété émergente, des capacités insoupçonnables à partir de leur comportement individuel. Il est cependant impossible de les assembler sans disposer du module de contrôle et il se contentera d’emporter le sac au point de recharge gratuit pour les alimenter, quand ce sera nécessaire.
Ils évoquaient de petites guêpes argentées dans le caniveau où il les a trouvés, juste à côté de la station de compression de Kayisdagi, une flaque de lumière liquide restée là après le départ de l’ambulance. Un chien les reniflait et sautait en arrière chaque fois que les Bitbots menacés se cabraient conformément à une réaction défensive préprogrammée. Il y avait là un homme qui essayait de les faire entrer à l’intérieur d’un sac à provisions en plastique – celui dont dispose à présent Georgios – pendant qu’au-delà du cordon de policiers des journalistes cherchaient les meilleurs angles pour prendre des clichés.
« Ils ne vous appartiennent pas ! s’emporta Georgios. Ils sont à cet enfant. Ce sont ses animaux de compagnie.
— Animaux de compagnie ? » répéta l’homme.
Georgios avait voulu dire jouets.
« Je me rends à l’hôpital. Je vais les lui rapporter. »
Ils avaient conjugué leurs efforts pour faire entrer jusqu’au dernier microbot dans le sac à provisions. Puis les membres de la police antiterroriste qui avaient éloigné la foule de la station de compression remarquèrent ces deux individus qu’ils n’avaient pas encore interrogés et vinrent leur poser des questions, réclamer des détails. Ils firent monter Georgios à l’arrière de leur QG mobile.
« Ils avaient donc l’intention de répandre des nanoagents par ce gazoduc ? demanda Georgios à l’officier.
— Qui ça, monsieur ?
— Les terroristes. Ils voulaient introduire des nanoduplicateurs dans le circuit de distribution du gaz ?
— Je ne suis pas en mesure de le confirmer ou de le démentir, seulement de vous dire qu’il s’agit d’un incident sérieux. Puis-je voir vos papiers, monsieur ? »
Georgios chercha à tâtons sa carte identificatrice de Cadiköy, que le flic passa au scanner.
« Je constate que vous êtes accrédité par le MIT, monsieur.
— Je viens effectivement de travailler pour ces services, au sein d’un groupe de réflexion. Nous avons étudié la possibilité d’une attaque terroriste nanotechnologique. Il y avait ici un enfant, un petit garçon de neuf ans malade du cœur. Son cas est très grave et ils l’ont conduit à l’hôpital… Savez-vous s’il va bien ?
— Vous êtes le type qui l’a ramené ?
— Oui, c’est exact.
— Vous êtes un proche ?
— Un voisin. Un ami de la famille. Can est comme un fils, pour moi. Un petit-fils.
— Voulez-vous qu’on vous conduise à l’hôpital ?
— Ce serait très aimable. Merci.
— Il y a des agents, là-bas. Je vais les informer de votre arrivée. Il me faudra des détails, nous devrons nous revoir.
— Je comprends. Si je peux vous être utile…
— C’est votre sac, monsieur ?
— Oui, des vieilleries. Je transporte toujours bien trop de choses. » Il est bien connu que les personnes âgées trimballent des sacs à provisions, parlent toutes seules et distribuent des graines aux pigeons.
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