« J’espère que ça veut dire que tu es content », dit Nafai.
Pour toute réponse, l’ange s’envola à tire d’aile.
Alors Nafai se redressa et s’aperçut qu’il ne se trouvait nullement au sommet d’une colline rocheuse, mais dans un champ, près d’un arbre, et que non loin coulait une rivière que longeait un sentier bordé d’une rambarde métallique. Il voyait tout ce que son père avait vu, y compris le bâtiment de l’autre côté du cours d’eau.
Et alors, comme il s’attendait que le rêve s’achève – car il s’agissait d’un rêve, il le savait –, la scène se modifia. Il se vit lui-même au milieu d’une foule immense de gens, d’anges et de rats, et tous regardaient une vive lumière qui tombait du ciel. Il comprit qu’ils attendaient depuis longtemps. Ils attendaient tous et il était enfin là : le Gardien de la Terre.
Nafai voulut s’approcher pour voir son visage. Mais la lumière était trop aveuglante. Il distingua quatre membres, rien que des contours, quatre membres et une tête, mais à part cela, la lumière l’éblouissait trop, comme si le Gardien était une petite étoile, un soleil trop éclatant pour le regarder en face sans se brûler les yeux.
Enfin, Nafai se mit à loucher et dut fermer les yeux tant il souffrait à contempler ainsi le soleil. Mais quand il les rouvrit, il sut qu’il serait assez près, il sut qu’il verrait le visage du Gardien.
« Hou ! »
C’était le museau de Yobar qu’il contemplait.
« Hou toi-même, murmura Nafai.
— Hou-ou.
— Il fait presque nuit, dit Nafai. Mais tu dois avoir sacrément faim, non ? »
Yobar s’assit sur son arrière-train, l’air plein d’espoir.
« Voyons si je peux te dégoter quelque chose. »
Cela ne présenta pas de difficulté, malgré la pénombre : les lièvres sur ce versant de la vallée ne s’étaient pas encore raréfiés. À la nuit complète, Yobar continuait à déchirer le cadavre, à en dévorer chaque petit morceau, en se servant d’un caillou pour ouvrir le crâne et accéder à la cervelle moelleuse. Ses mains et son museau étaient couverts de sang.
« Si tu avais pour deux sous de jugeote, dit Nafai, tu rentrerais en vitesse chez toi avec ce qui te reste de viande et tout barbouillé de sang pour qu’une femelle se prenne d’amitié pour toi et te laisse jouer avec son bébé ; comme ça, tu deviendrais copain avec lui et ça ferait de toi un membre à part entière de la tribu. »
Il était peu probable que Yobar le comprît, mais ce n’était pas nécessaire. Il cherchait déjà à dissimuler le corps du lièvre aux yeux de Nafai, se préparant à s’enfuir avec. Nafai lui facilita d’ailleurs la tâche en se détournant légèrement pour laisser à Yobar l’occasion de se sauver. Il entendit le bruit précipité des pattes de l’animal qui détalait et lui adressa un message silencieux : Achète ce que tu peux avec le sang de ce lièvre, mon ami. J’ai vu le visage du Gardien de la Terre, et c’est le tien.
Puis, regrettant aussitôt cette pensée irrévérencieuse, il s’adressa en silence au Gardien de la Terre – ou à Surâme, ou même à personne de précis. Merci de m’avoir montré tout ça, dit-il. Merci de m’avoir fait voir ce que Père a vu, ce que les autres ont vu. Merci de m’avoir permis de faire partie de ceux qui savent.
Maintenant, si quelqu’un pouvait m’aider à retrouver mon chemin, ça m’arrangerait.
Surâme l’aida-t-il ? Ou bien ne le dut-il qu’à sa mémoire et son talent de traqueur ? Toujours est-il qu’il rentra au camp au clair de lune. Luet était inquiète, sa mère et son père aussi, ainsi que certains autres. Ils avaient repoussé le mariage de Shedemei et de Zdorab : il n’aurait pas été convenable de le célébrer une nuit où Nafai était peut-être en danger. Maintenant qu’il était là, toutefois, le mariage pouvait avoir lieu et personne ne lui demanda où il était allé ni ce qu’il avait fait, comme si tous sentaient qu’il s’agissait d’un événement trop étrange, trop merveilleux ou trop affreux pour en parler.
Mais plus tard, cette nuit-là, au lit avec Luet, il raconta son aventure. D’abord, il lui dit qu’il avait nourri Yobar, puis il lui décrivit le rêve.
« On dirait que tout le monde a trouvé son compte, ce soir, fit Luet.
— Même toi ?
— Tu es rentré ; je suis satisfaite. »
Ils restèrent dans leur camp de la vallée de Mebbekew près de la rivière d’Elemak plus longtemps que prévu. D’abord, il avait fallu attendre la moisson. Puis, malgré les herbes anti-vomiques dont Shedemei avait appris l’existence par l’Index, Luet était si affaiblie par sa grossesse que Rasa refusa qu’on reprenne le voyage au risque de la tuer. Et quand les nausées matinales de Luet se furent achevées et qu’elle eut repris quelques forces, les trois femmes enceintes – Hushidh, Kokor et Luet – avaient acquis un tel tour de ventre que tout voyage eût été inconfortable. D’ailleurs, Sevet, Eiadh, Dol et dame Rasa elle-même les avaient rejointes dans la grossesse. Aucune n’était aussi malade que l’avait été Luet, mais aucune non plus n’était très disposée à monter à dos de chameau, à voyager toute la journée, puis à planter des tentes le soir venu pour les démonter au matin, tout cela en subsistant grâce à des biscuits secs, de la viande séchée et du melon déshydraté.
Ils finirent donc par passer plus d’un an dans leur camp, en attendant que les sept enfants soient nés. Deux couples seulement eurent des fils ; Volemak et Rasa prénommèrent le leur Oykib, d’après le père de Rasa, tandis qu’Elemak et Eiadh baptisaient leur premier-né Protchnu, ce qui signifiait « endurance ». Eiadh prit soin de souligner que seul son époux, Elemak, était aussi viril que Volemak pour avoir planté en elle un fils, puisque Volemak n’avait jamais engendré que des garçons. Mais dans l’ensemble, les autres passèrent outre à ses vantardises et se réjouirent de leurs filles.
Luet et Nafai nommèrent la leur Chveya parce qu’elle avait cousu leurs deux âmes en une seule. La fille d’Hushidh et d’Issib fut la première-née de la nouvelle génération et s’appela simplement Dza, car elle était la réponse à toutes les questions de leur vie. Kokor et Obring donnèrent à leur fille le nom de Krasata, terme signifiant « beauté », et qui avait été en vogue à Basilica. Vas et Sevet baptisèrent la leur Vasnaminanya, en partie parce que ce nom voulait dire « souvenir », mais aussi parce qu’il rappelait celui de Vas ; ils la surnommèrent Vasnya. Quant à Mebbekew et Dol, ils appelèrent leur fille Basilikya, du nom de la cité qu’ils aimaient et dont ils rêvaient toujours. Tout le monde savait que Meb voulait faire de ce nom un reproche constant à ceux qui l’avaient entraîné de force loin de son foyer, si bien que chacun adopta le surnom que Volemak lui avait trouvé et l’appela Syelsika, qui signifiait « campagnarde ». Meb s’en exaspérait, naturellement, mais il apprit vite à cesser de protester, car on ne s’en moquait de lui que davantage.
Oykib, Protchnu, Chveya, Dza, Krasata, Vasnya et Syelsika… Par un matin frisquet, plus d’une année après que leurs parents furent arrivés dans la vallée de Mebbekew, on enveloppa les bébés d’amples vêtements de voyage qui gardaient la fraîcheur, puis on les plaça dans des sortes de hamacs accrochés aux épaules de leurs mères afin qu’on pût les nourrir dans la journée quand ils auraient faim. À part Shedemei qui n’avait pas d’enfant, les femmes ne participèrent pas au démontage des tentes, bien que, leurs enfants grandissant, elles dussent reprendre un jour leurs tâches habituelles. Et les hommes, forts à présent, hâlés et endurcis par une année de vie et de travail au désert, se pavanaient un peu devant leurs épouses, fiers des bébés qu’ils avaient conçus ensemble, pénétrés de la haute responsabilité d’avoir femme et enfants à nourrir et protéger.
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