Personne ne l’aperçut qui sortait du camp – si on l’avait vu, avec sa démarche instable et un pulsant à la main, on l’aurait sans doute arrêté. Il franchit la rivière et s’engagea dans les collines qui s’élevaient au-delà. On n’allait jamais y chasser parce que c’était là que les babouins dormaient dans les falaises et que si on s’avançait trop loin, on se rapprochait des villages de la vallée de Luja, où l’on risquait de rencontrer du monde. Mais Nafai n’avait pas les idées claires. Tout ce qu’il se rappelait, c’est qu’une fois il avait franchi la rivière, qu’il s’était produit quelque chose de merveilleux et que maintenant il avait très envie de voir quelque chose de merveilleux. Ou bien de mourir. L’un ou l’autre.
J’aurais dû attendre, se répéta-t-il quand, ses idées étant redevenues assez claires, il sut ce qu’il pensait. Si le Gardien de la Terre voulait m’envoyer un rêve, il l’aurait fait. Et dans le cas contraire, j’aurais dû patienter. Je regrette. J’avais simplement envie de ressentir l’expérience par moi-même, mais je n’aurais pas dû presser le mouvement. Maintenant, je suis capable d’attendre, mais bien entendu tu ne m’enverras pas de rêve, parce que j’ai triché, comme l’Index l’a dit, j’ai triché et je ne suis plus digne… D’ailleurs, je ne vaux plus rien, je me suis bousillé le cerveau en obligeant Surâme à m’obéir ; je vais avoir la tête à l’envers pour toujours et ni toi, ni Surâme, ni Luet ni personne ne voudra plus de moi ; je pourrais aussi bien sauter du haut d’une falaise et en finir une bonne fois.
Le soleil se couchait quand il s’aperçut qu’il ignorait où il se trouvait et jusqu’où il avait erré. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il était assis sur un rocher au sommet d’une colline – en pleine vue, si des bandits rôdaient à la recherche d’une victime à dépouiller, ou un chasseur à la poursuite d’une proie. Et bien qu’il tînt son visage entre ses mains et regardât par terre, il prit conscience d’une présence en face de lui. Une présence qui n’avait encore rien dit, mais qui l’observait attentivement.
Dis quelque chose, émit Nafai en silence. Ou tue-moi et qu’on en finisse.
« Ouh. Ou-ouh », dit la présence.
Nafai releva les yeux, car cette voix avait éveillé un souvenir en lui. « Yobar ! »
Le babouin s’agita un peu et poussa quelques ululements, apparemment ravi d’avoir été reconnu.
« Je n’ai rien à te donner à manger, reprit Nafai.
— Ouh », s’exclama Yobar d’un ton joyeux. Sans doute était-il simplement content qu’on l’ait remarqué, après l’ostracisme dont sa troupe l’avait frappé.
Nafai tendit la main et Yobar s’avança hardiment pour poser sa patte dans cette main.
À cet instant, Yobar perdit toute ressemblance avec un babouin. À sa place, Nafai vit un animal ailé, avec une face à la fois plus féroce et plus intelligente que celle d’un babouin. Une de ses ailes se plia, puis s’étendit, mais l’autre resta immobile, car c’était la main que Nafai tenait. La créature qui avait pris la place de Yobar lui parla, mais Nafai ne comprit pas son langage. La créature – l’ange, comme Nafai le savait à présent – parla de nouveau, mais cette fois Nafai comprit, vaguement, qu’il l’avertissait d’un danger.
« Que dois-je faire ? » demanda-t-il.
L’ange se mit à jeter des regards autour de lui, pris d’une grande agitation, puis, apparemment, d’une puissante frayeur ; il lâcha la main de Nafai et bondit vers le ciel où il se mit à voler en cercle.
Nafai entendit un bruit, comme un fort raclement sur le rocher. Il regarda en contrebas et vit ce qui produisait ce bruit : une demi-douzaine de créatures encore plus grandes et plus féroces, les rats des rêves qu’avaient faits les autres. Ils avaient l’air plus lourds et plus forts que les babouins, et Nafai savait par les récits des voyageurs du désert que les babouins dépassaient de loin en force un homme bien bâti. Ils possédaient des crocs impressionnants, et leurs mains – car il s’agissait de mains, pas de pattes – avaient une apparence terrifiante, surtout parce que beaucoup tenaient des pierres toutes prêtes à jaillir.
Nafai se rappela son pulsant. Combien puis-je en tuer avant qu’une pierre ne me fauche ? Deux ? Trois ? Mieux vaut mourir en combattant plutôt que les laisser m’attraper sans qu’ils le payent.
Mieux ? En quoi serait-ce mieux ? Il est déjà triste qu’un seul doive mourir. Que gagnerait-il à tuer encore, sinon que les créatures se sentiraient justifiées de l’avoir abattu ?
Il posa donc son pulsant par terre devant lui, croisa ses mains sur ses genoux et attendit.
Les bêtes attendirent aussi. Leurs bras restaient en position de jet. L’ange volait en rond au-dessus de la scène, témoin silencieux en dehors de quelques cris haut perchés.
Soudain, Nafai sentit qu’il tenait quelque chose dans la main. Il l’ouvrit et vit qu’il s’agissait d’un fruit. Il reconnut aussitôt un des fruits de l’arbre de vie. Il le porta à sa bouche, le mordit et, ah ! c’était comme l’avait dit Père, comme ce que Nafai avait éprouvé quelques instants plus tôt, la sensation la plus exquise qu’on pût imaginer ! Mais cette fois, il n’y eut pas de confusion, pas de trouble, pas de dissonance ; il était en paix au fond de lui-même, il était guéri.
Sans réfléchir, il écarta le fruit de sa bouche et l’offrit au rat qui se trouvait devant lui.
L’animal regarda la main, puis le visage de Nafai, et enfin revint au fruit.
L’idée traversa Nafai de poser le fruit à terre pour permettre au rat de le ramasser lui-même, mais il sentit qu’il serait mal de laisser le fruit toucher le sol, comme une vulgaire pomme pourrie tombée de l’arbre. Il devait passer d’une main à l’autre. C’était un fruit à cueillir sur l’arbre lui-même ou à prendre dans la main de quelqu’un.
Le rat renifla, s’avança, renifla encore. Puis il saisit le fruit dans la main de Nafai, le porta à sa gueule et le mordit. Du jus gicla qui éclaboussa le visage de Nafai, mais il n’y prit pas garde, sauf pour se lécher les lèvres : il n’arrivait pas à détacher ses yeux du rat. L’animal était immobile, pétrifié, du jus dégoulinait des commissures de sa gueule. L’ai-je empoisonné ? se demanda Nafai. L’ai-je tué, je ne sais comment, avec ce fruit ? Ce n’est pas ce que je voulais.
Mais non, le rat n’était pas empoisonné : il était simplement abasourdi. Il se mit bientôt à pousser des cris gutturaux qui exprimaient l’urgence et courut jusqu’à son plus proche compagnon, qui lui prit le fruit de la gueule entre ses dents. Et le fruit fit tout le tour du cercle, chaque rat le saisissant directement dans la gueule d’un autre, jusqu’à ce qu’il revînt au premier. Alors celui-ci s’avança et tendit sa gueule à Nafai, avec ce qu’il restait du fruit.
Le visage de Nafai n’était pas pointu comme celui des rats ; il lui fallut donc prendre le fruit avec la main. Mais il le mit aussitôt dans sa bouche, en redoutant le goût qu’il allait lui découvrir, mais sachant qu’il devait le faire. À son grand soulagement, la saveur du fruit n’avait pas changé. Il était même peut-être encore plus suave d’avoir été partagé par les créatures.
Il le mâcha, puis l’avala. Alors seulement, les rats déglutirent à leur tour le jus et les morceaux de fruit qu’ils avaient gardé dans leur bouche.
Ils s’approchèrent de lui et déposèrent à ses pieds les pierres qui devaient leur servir d’armes. Le tas finit par former une pyramide. Quatorze pierres. Puis les rats disparurent en file indienne parmi les rochers.
Aussitôt, l’ange se laissa tomber du ciel, tournoya autour de Nafai en gazouillant éperdument, les ailes battantes, avant de se poser lourdement sur ses épaules et de l’envelopper de ses ailes.
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