Pourtant, malgré cette analyse, Nafai ne pouvait se défaire de la puissante conviction que c’était là sa propre voix et non celle de son père, bien qu’elle fût complètement déformée. Et soudain, il comprit que si l’Index lui rejouait le souvenir du rêve de Volemak, cela devait naturellement passer par le filtre de la conscience de Volemak ; toutes ses attitudes devaient y être inextricablement liées.
Voilà ce qu’était ce courant sous-jacent de pensées affolantes, absurdes, confuses, effrayantes. Il s’agissait du flux de conscience de Père, qui évaluait, comprenait, interprétait constamment le rêve et y réagissait sans cesse ; des pensées dont Père n’aurait sans doute pas été conscient lui-même, parce qu’elles n’apparaissaient pas à la surface – des bribes d’idées : « Ce n’est qu’un rêve », « Ça vient de Surâme », « En fait, je suis mort », « Ce n’est pas un rêve », et toutes sortes de pensées contradictoires mélangées, accumulées. Quand Père avait ces pensées, elles émergeaient de son esprit inconscient, sa volonté les triait et les pensées répondaient à sa volonté, qui les effaçait dès qu’il désirait passer à une autre. Mais dans l’esprit de Nafai, alors que tout le rêve se rejouait, les pensées ne réagissaient pas à sa volonté et se surimposaient à son propre courant de conscience. Il se retrouvait donc avec deux fois plus de pensées sous-jacentes que d’habitude, dont la moitié n’obéissaient pas à sa volonté ; c’était à la fois ahurissant et terrifiant, car il n’avait aucun contrôle sur son esprit.
Son père avait cessé de s’adresser à l’homme et implorait Surâme. C’était humiliant d’entendre la peur, l’anxiété, les gémissements dans la voix de Père. Il avait reconnu avoir supplié Surâme, mais Nafai n’avait jamais entendu son père prendre ce ton abject avec quiconque ; c’était comme le voir aller aux toilettes ou quelque chose d’aussi dégoûtant ; voir son père ainsi lui faisait horreur. Je l’espionne ; je le vois tel qu’il est dans ses pires moments, au lieu de le voir tel qu’il se présente au monde, à ses fils. Je lui vole sa personnalité, et c’est mal, c’est une chose horrible que je fais là. Mais d’un autre côté, il faut peut-être que je sache cela de mon père, que je sois au courant de ses faiblesses. Je ne peux pas compter sur lui, sur un homme qui pleurniche ainsi en parlant à Surâme, qui supplie qu’on l’aide comme un bébé…
Et soudain, il se vit lui-même suppliant l’Index de lui montrer le rêve de son père et prit conscience qu’au fond d’eux-mêmes, les hommes les plus braves et les plus forts doivent connaître de tels moments, mais personne ne s’en aperçoit parce qu’ils les gardent dans leurs rêves et leurs cauchemars. Si je sais cela de Père, c’est parce que je l’espionne.
À cet instant, alors qu’il allait demander à l’Index d’arrêter le rêve, la scène changea et il se retrouva soudain dans le champ que son père avait décrit. Aussitôt, Nafai voulut voir l’arbre, mais naturellement il ne pouvait regarder que ce que regardait son père dans le rêve, et il ne le vit que lorsque son père porta ses regards sur lui.
Son père le vit, et l’arbre était magnifique, immense soulagement après ce paysage de pénombre et de désolation. Nafai ne sentait pas seulement son propre soulagement, mais aussi celui de son père qui se surimposait au sien, si bien qu’il ne s’agissait plus de soulagement, mais d’un surcroît de tension, de confusion et de désorientation ; pour ne rien arranger, au lieu de marcher normalement vers l’arbre. Père s’y rendit d’un coup : il croyait marcher, mais en fait il se retrouva tout à côté, brutalement.
Nafai sentit le désir de son père pour le fruit, le ravissement que lui procurait son parfum, mais la vague nausée provoquée par le déplacement vers l’arbre et le léger mal de tête que déclenchaient en lui les pensées sous-jacentes de son père ne provoquèrent aucun désir chez lui. Il eut plutôt envie de vomir. Père tendit la main, cueillit un fruit et le goûta. Nafai sentit que son père le trouvait délicieux et, l’espace d’un instant, alors que le goût parvenait à l’esprit de Nafai, ce fut un pur délice, un ravissement puissant, exquis, dont Nafai n’avait jamais eu la moindre idée. Mais presque aussitôt, l’expérience fut subvertie par la propre réaction de son père, par ses associations au goût et à l’odeur ; ses réactions furent si violentes, son père avait été tellement submergé par le goût qu’il en avait perdu la maîtrise de ses émotions, et Nafai ne pouvait les contenir. C’était physiquement douloureux. Il était terrifié. Il hurla à l’Index d’arrêter le rêve.
Le rêve prit fin et Nafai se laissa choir de côté sur le tapis, hoquetant et sanglotant, en essayant d’extirper la folie de son esprit.
Et peu de temps après il allait mieux, car la folie l’avait quitté.
« Tu vois le problème que j’ai à communiquer clairement avec les humains ? dit la voix dans sa tête. Je dois façonner mes idées de façon claire, forte, et même ainsi, la plupart croient n’entendre que leurs propres pensées. Seul l’Index permet une réelle clarté de communication avec la majorité des gens. Luet et toi constituez des exceptions – je peux communiquer avec vous deux mieux qu’avec les autres. » L’Index se tut un instant. « L’espace d’un moment, j’ai cru que tu allais devenir fou. Ce n’était pas beau à voir, ce qui se passait dans ta tête.
— Tu m’avais prévenu, pourtant.
— Moi ? Je ne t’avais pas prévenu de tout, parce que j’ignorais que cela t’arriverait. Je n’avais encore jamais transféré le rêve d’une personne dans la tête d’une autre. Et je crois que je ne recommencerai jamais, même si on doit piquer une grosse colère parce que je refuse.
— J’approuve ta décision, dit Nafai.
— Et tu as beaucoup manqué de bonté dans ton jugement sur ton père. C’est un homme très fort et très courageux.
— Je sais. Si tu écoutais, tu dois savoir que j’ai fini par le comprendre.
— Je n’étais pas sûr que tu t’en souviennes. La mémoire humaine est très infidèle.
— Laisse-moi seul, à présent, dit Nafai. Je n’ai pas envie de parler, ni à toi ni à personne, en ce moment.
— Alors, lâche l’Index. Rien ne t’oblige à rester. »
Nafai retira ses mains de l’Index, roula sur le flanc, se mit à genoux, puis debout. La tête lui tournait. Il avait le vertige et se sentait nauséeux.
Il sortit de la tente en titubant. Il rencontra Issib et Mebbekew. « On allait dîner, dit Issib. Tu as eu une bonne séance avec l’Index ?
— Je n’ai pas faim, dit Nafai. Je ne me sens pas très bien. »
Mebbekew poussa un hurlement de rire. Aux oreilles de Nafai, cela ressemblait tout à fait aux ululements des babouins. « Ne me dites pas que Nafai va essayer de couper aux corvées en se prétendant malade tout le temps ! Mais si ça marche si bien pour Luet, ça vaut la peine de tenter le coup, pas vrai ? »
Nafai ne se donna même pas la peine de répondre. Il poursuivit sa marche titubante vers sa tente. Il faut que je dorme, se disait-il. C’est de ça que j’ai besoin : dormir.
Mais une fois allongé, il s’aperçut qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il était trop agité, trop écœuré, la tête lui tournait ; il n’arrivait pas à penser mais il ne pouvait pas non plus s’empêcher de penser.
Bon, eh bien, je vais aller chasser, se dit-il. Je vais trouver une bête sans défense, je vais la tuer, la dépecer, lui arracher les entrailles, et alors je me sentirai mieux parce que c’est le genre d’homme que je suis. Ou bien quand l’odeur de ses tripes me montera aux narines, je vomirai et alors je me sentirai mieux.
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