— Ces amis dont vous parliez… c’étaient vos amants ?
— Celui qui s’est fait arrêter, c’était mon amant depuis plusieurs semaines et il souhaitait continuer ; moi, je ne le voulais pas, parce que si nous continuions, on aurait commencé à se douter de quelque chose. Pour nous sauver la vie, j’ai refusé de le revoir. Et il s’est jeté tout droit dans la gueule du loup. Vous voyez donc que Nafai et Elemak ne sont pas les seuls à avoir tué un homme. »
Le chagrin qu’il manifestait semblait plus profond que tout ce que Shedemei avait jamais ressenti. Elle comprenait pour la première fois à quel point son existence de savante avait été protégée. Jamais elle n’avait été assez proche de quelqu’un au point de ressentir sa mort aussi violemment, si longtemps après. Mais était-ce si longtemps après ?
« À quand est-ce que ça remonte ?
— J’avais vingt ans. Il y a neuf ans. Non, dix. J’ai trente ans. J’avais oublié.
— Et l’autre ?
— Quelques mois avant de… avant de quitter la cité.
— C’était votre amant, lui aussi ?
— Oh non – il n’était pas comme moi. Il avait une maîtresse dans la cité, mais elle voulait que ça reste discret si bien qu’il n’en parlait pas – elle était mal mariée, elle marquait le pas en attendant le terme, et il ne parlait jamais d’elle. C’est comme ça que la rumeur s’est répandue que c’était un jop. Il est mort sans rien dire.
— C’était… courageux, j’imagine.
— C’était d’une bêtise inconcevable, répliqua Zdorab. Il n’a jamais voulu me croire quand je lui disais à quel point la situation était horrible à Basilica pour des gens comme moi.
— Vous lui aviez confié ce que vous étiez ?
— Je le jugeais capable de garder un secret. Il a prouvé que j’avais raison. Je crois… qu’il est mort à ma place. Pour que je sois vivant quand Nafai est venu sortir l’Index de la cité. »
Cela dépassait de loin toute l’expérience de Shedemei, tout ce qu’elle avait pu imaginer. « Pourquoi avez-vous persisté à vivre là-bas, alors ? Pourquoi n’être pas parti vers une vie moins… horrible ?
— Pour commencer, s’il y a des endroits supportables, je n’en connais pas qui soient sûrs pour des gens comme moi. Et en second lieu, l’Index était à Basilica. Maintenant que l’Index en est sorti, j’espère que la cité sera rasée de fond en comble. J’espère que Mouj aura tué tous les fiers-à-bras de Clébaud.
— L’Index avait donc une telle importance à vos yeux qu’il vous ait obligé à rester ?
— J’ai entendu parler de son existence dans mon enfance. Une simple histoire de boule magique, grâce à laquelle, en la tenant dans la main, on pouvait parler à Dieu et obtenir de lui toutes les réponses aux questions qu’on lui posait. Je trouvais ça prodigieux. Et puis j’ai vu une image de l’Index des Palwashantu et elle ressemblait exactement à celle que je m’étais faite de la boule magique.
— Mais ça n’a rien d’une preuve ! s’écria Shedemei. C’était un rêve d’enfant.
— Je le sais bien. Je le savais alors. Mais je me suis retrouvé inconsciemment en train de me préparer pour le jour où je tiendrais la boule magique. Je me suis mis à essayer d’apprendre les questions dignes d’être posées à Dieu. Et, toujours sans le vouloir, je me suis surpris à faire des choix qui me rapprochaient chaque fois un peu plus de Basilica, du sanctuaire où les Palwashantu gardaient l’Index sacré. En même temps, mon image de jeune homme studieux m’aidait à dissimuler mon… défaut. Mon père me répétait : “Laisse tomber tes livres de temps en temps et va te faire des amis ! Trouve-toi une fille ! Comment comptes-tu te marier un jour si tu ne rencontres jamais de filles ?” Une fois à Basilica, je lui envoyais des lettres où je lui parlais de mes amies, ce qui le rassurait, mais il me disait en même temps que la coutume matrimoniale de Basilica, le mariage d’un an, était abominable et contre nature. Il détestait tout ce qui était contre nature.
— Cela devait vous faire mal, dit Shedemei.
— Pas vraiment. Mon cas est contre nature, c’est vrai. Je suis coupé de l’arbre de vie qu’a vu Volemak, je ne fais pas partie de la chaîne ; je constitue une impasse génétique. Il me semble avoir lu quelque part, dans l’article d’une étudiante en génétique, qu’il n’était pas déraisonnable de considérer l’homosexualité comme un mécanisme dont se servirait la nature pour éradiquer les gènes défectueux. L’organisme serait capable de détecter un défaut génétique par ailleurs indécelable et mettrait en place un mécanisme qui bloquerait l’hypothalamus, ce qui ferait de nous des créatures très portées sur le sexe, mais incapables de se fixer sur le sexe opposé. Comme un système d’auto-guérison des blessures du patrimoine génétique. L’article nous décrivait, je crois, comme les rebuts de l’humanité. »
Shedemei devint cramoisie – réaction rare chez elle et qu’elle détestait. « Il s’agissait d’un travail d’étudiante. Je ne l’ai jamais publié en dehors de la communauté universitaire. C’était un article de pure spéculation.
— Je sais.
— Mais comment l’avez-vous découvert ?
— Quand j’ai compris que je devais vous épouser, j’ai lu tous vos écrits. J’essayais de savoir ce que je pouvais vous dire ou pas.
— Et qu’aviez-vous décidé ?
— Que je ferais mieux de garder mes secrets pour moi-même. C’est pourquoi je ne vous parlais jamais et que je me suis senti bien soulagé que vous ne vouliez pas de moi.
— Pourtant, maintenant, vous me parlez.
— Parce que je me suis aperçu que mon absence de désir pour vous vous blessait. Cela, je ne l’avais pas prévu. Vous ne donniez pas l’impression de quelqu’un qui rechercherait l’amour d’un méprisable vermisseau tel que moi. »
De pire en pire ! « Mon attitude était-elle donc si limpide ?
— Pas du tout, répondit Zdorab. J’ai délibérément cultivé mon insignifiance. Je me suis donné un mal fou pour devenir l’être le moins remarquable, le plus méprisable, le plus invertébré qu’on puisse rencontrer dans cette troupe. »
Songeant au sort qu’avaient connu les deux amis de Zdorab, Shedemei comprit. « Du camouflage, dit-elle. Pour rester célibataire sans qu’on suspecte ce que vous êtes, vous deviez vous montrer asexué.
— Faible.
— Mais Zdorab, nous ne sommes plus à Basilica !
— Nous portons Basilica en nous. Prenez les hommes qui nous entourent. Voyez Obring, par exemple, et Meb : leur absence d’aucun talent les condamne à rester au bas de toutes les hiérarchies sociales imaginables. Ils sont tous deux agressifs et lâches en même temps – ils désirent être au sommet, mais ils n’ont pas l’intelligence nécessaire pour défier les puissants et les renverser. Voilà pourquoi ils passeront leur vie à suivre des hommes comme Elemak, Volemak et même Nafai, le plus jeune pourtant, parce qu’ils ne savent pas prendre de risques. Imaginez la fureur qui monte en eux ; et ensuite, imaginez ce qu’ils feraient s’ils apprenaient que je suis l’abomination, le crime contre nature, l’homme qui n’en est pas un, l’image même de ce qu’ils redoutent d’être.
— Volemak ne les laisserait pas vous toucher.
— Volemak ne vivra pas éternellement, rétorqua Zdorab. Et je ne confie pas mon secret à ceux qui ne sauront pas le garder.
— Me faites-vous à ce point confiance ? demanda Shedemei.
— J’ai remis ma vie entre vos mains. Non, je ne vous fais pas confiance à ce point ; mais que cela nous plaise ou non, on nous a unis de force. J’ai donc pris un risque calculé, celui de tout vous dire, afin d’avoir une personne dans cette troupe à qui je ne sois pas obligé de mentir. Une personne qui sache que ce que je parais n’est pas la réalité.
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