C’est donc dans cet état d’esprit qu’elle se retrouva devant la tente de l’Index, prête à proposer à Zdorab une sorte de demi-mariage. Étant donné son mépris de l’homme, elle voulait un mariage sans relations sexuelles ni enfants. Et comme il était méprisable, elle pensait qu’il accepterait la formule.
Il était assis en tailleur sur le tapis, l’Index entre les jambes, les deux mains posées sur la boule, les yeux fermés. Il passait chacun de ses moments de liberté avec l’Index – ce qui ne faisait pas beaucoup, car il disposait de peu de temps libre. Souvent, Issib lui tenait compagnie, mais en fin d’après-midi, Issib était de garde au jardin – le bras à rallonge de son fauteuil faisait merveille pour empêcher les babouins de s’approcher de trop près des melons et s’était révélé efficace pour abattre des oiseaux en plein vol. C’était donc pour Zdorab le moment privilégié pour s’isoler avec l’Index ; cela durait rarement plus d’une heure et l’unique respect que le groupe lui manifestait consistait à le laisser seul en ces instants – pourvu que le dîner soit déjà sur le feu et que personne d’autre n’ait besoin de l’Index, sans quoi on le délogeait sans autre forme de procès.
Le voyant ainsi, les yeux clos, Shedemei aurait presque pu croire qu’il communiait avec le grand esprit de Surâme. Mais naturellement, il n’avait pas l’intelligence nécessaire. Sans doute mémorisait-il les articles principaux de l’Index, afin d’aider Wetchik, Nafai, Luet ou Shedemei elle-même à trouver un renseignement qu’ils recherchaient. Même avec l’Index, Zdorab restait un pur serviteur.
Il leva les yeux. « Avez-vous besoin de l’Index ? demanda-t-il d’une voix douce.
— Non, répondit-elle. Je suis venue vous parler. »
Est-ce qu’il frissonna ? Ou bien fut-ce un mouvement vif et involontaire de ses épaules ? Mais non ! Il haussait les épaules, voilà tout.
« Je m’y attendais, dit-il.
— Tout le monde s’y attend ; c’est bien pour ça que je ne suis pas venue tout de suite.
— Très bien, dit-il. Alors, pourquoi maintenant ?
— Parce qu’à l’évidence, dans ce groupe, les célibataires seront de plus en plus laissés pour compte à mesure que le temps passera. À vous, ça vous convient peut-être, mais pas à moi.
— Je n’ai pas remarqué qu’on vous laisse jamais pour compte, dit Zdorab. On vous écoute dans les conseils.
— On m’écoute patiemment, répliqua Shedemei. Mais je n’ai pas d’influence réelle.
— Comme nous tous. C’est l’expédition de Surâme.
— Je me doutais que vous ne comprendriez pas. Essayez d’envisager notre groupe comme une tribu de babouins. Vous et moi sommes en train de nous faire repousser de plus en plus en marge de la troupe. Dans peu de temps, nous ne serons plus rien.
— Mais ça n’a d’importance que si on se soucie d’être quelqu’un. »
Shedemei eut de la peine à croire qu’il l’eût dit aussi clairement. « Je sais parfaitement que vous n’avez strictement aucune ambition. Zdorab, mais moi, en tant qu’être humain, je n’ai pas l’intention de disparaître. Aussi, ce que je propose est très simple. Nous nous prêtons à la cérémonie de mariage avec tante Rasa et nous partageons une tente, point final. Personne n’a besoin de savoir ce qui se passe entre nous. Je ne veux pas de vos enfants et votre compagnie ne m’intéresse pas particulièrement. Nous dormirons simplement dans la même tente et de ce fait nous ne serons plus en marge de la troupe. Ce n’est pas plus compliqué que ça. D’accord ?
— Parfait », dit Zdorab.
Elle avait espéré qu’il dirait cela. Mais il y avait un accent dans sa façon de le dire, un accent très subtil…
« C’est ce que vous vouliez, en fait », dit-elle.
Il lui adressa un regard inexpressif.
« C’est ce que vous vouliez depuis le début. »
Encore ce quelque chose dans le regard…
« Et vous avez peur. »
Un éclair de fureur jaillit soudain des yeux de Zdorab. « Alors, vous vous prenez pour Hushidh, maintenant ? Vous croyez savoir ce que les gens éprouvent les uns pour les autres ? »
Elle ne l’avait encore jamais vu manifester de la colère – pas la moindre bouderie et surtout pas ce mépris brûlant, flamboyant, qu’elle constatait à présent. C’était là une facette de Zdorab dont elle ignorait l’existence. Elle ne l’en apprécia d’ailleurs pas plus pour autant. Son expression lui rappelait en fait le rictus d’un chien qu’on vient de fouetter.
« À vrai dire, fit Shedemei, que vous ayez eu envie de faire l’amour avec moi ou non m’indiffère. Je n’ai jamais eu le souci de plaire aux hommes – je laisse ça aux femmes qui n’ont rien d’autre à offrir au monde qu’une paire de seins et un utérus.
— Je vous ai toujours estimée pour vos travaux en génétique, répondit Zdorab. En particulier pour votre étude sur la dérive génétique parmi les espèces prétendument stables. »
Shedemei en resta sans voix. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un membre du groupe ait lu et encore moins compris une de ses publications scientifiques. Tout le monde la prenait pour une savante capable de mettre au point des altérations génétiques qu’on pouvait vendre dans des cités lointaines – telles étaient depuis des années ses relations avec Wetchik et ses fils.
« Je ne puis cependant que regretter que vous n’ayez pas eu accès aux archives génétiques de l’Index. Plusieurs de vos assertions auraient été confirmées si vous aviez eu alors le codage génétique exact des espèces-tests, telles qu’elles étaient sorties des vaisseaux de la Terre. »
Elle était abasourdie. « L’Index renferme des renseignements de cet ordre-là ?
— C’est ce que j’ai découvert il y a des années. L’Index refusait de me les fournir – je sais pourquoi, aujourd’hui : certaines informations de sa mémoire peuvent avoir des applications militaires, comme la création d’épidémies mortelles. Mais il existe des moyens de tourner quelques interdictions et je les ai trouvés. Je ne sais d’ailleurs pas exactement ce que Surâme en pense.
— Et c’est seulement maintenant que vous me le dites ?
— J’ignorais que vous poursuiviez vos recherches, dit Zdorab. Vous avez écrit ces articles il y a des années, alors que vous sortiez de l’école. C’était votre premier projet sérieux. Je supposais que vous aviez changé d’orientation.
— C’est donc ça que vous faites avec l’Index ? De la génétique ? »
Zdorab secoua la tête. « Non.
— Alors, quoi ? Qu’étiez-vous en train d’étudier quand je suis arrivée ?
— Des modèles de probabilités concernant la dérive des continents sur la Terre.
— Sur la Terre ! Surâme possède des données aussi précises sur la Terre ?
— Oui, mais il l’ignorait. J’ai dû user de persuasion pour les lui soutirer. Bien des éléments sont cachés à Surâme lui-même, il faut le savoir. Mais l’Index en détient la clé. Surâme était dans tous ses états devant certaines choses que j’ai découvertes dans sa mémoire. »
Telle était la surprise de Shedemei qu’elle ne put s’empêcher d’éclater de rire. « C’est très drôle, en effet, dit Zdorab sans une once d’humour.
— Non, c’est juste que je…
— Que vous vous étonnez d’apprendre que j’ai d’autres talents que de faire du pain et d’enfouir les excréments. »
Il avait tapé si près de son attitude précédente que Shedemei se sentit prise de colère. « Je m’étonne surtout que vous ayez conscience de valoir mieux que ça !
— Vous n’avez aucune idée de ce que je sais ni de ce que je pense de moi-même, aucune idée de ce qui me concerne. Et vous n’avez fait aucun effort dans ce sens ! Vous êtes arrivée ici comme le chef des dieux de tous les panthéons, vous avez daigné me proposer le mariage à condition que je ne vous touche pas, et vous pensiez que j’allais accepter votre offre avec reconnaissance. Eh bien, je l’ai acceptée. Et vous pouvez continuer à me traiter comme si je n’existais pas, pour moi, ce sera parfait ! »
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