— J’espère bien t’entretenir de sujets tellement stimulants, tellement intéressants que tu en rateras quelquefois ta soupe !
— Fais ça trop souvent et tout le monde nous suppliera de divorcer ! »
Ils éclatèrent de rire, puis leur hilarité s’éteignit peu à peu.
« Et si j’allais parler à tante Rasa ? demanda Shedemei. Elle voudra nous organiser un mariage dès ce soir, j’en suis sûre. Elle sera encore plus soulagée que Nafai.
— Et il faudra faire le plus de battage possible », ajouta Zdorab.
Shedemei comprit. « Nous veillerons à ce que chacun constate que nous sommes mari et femme. » Sous-entendue la promesse : je ne dirai à personne que c’est un simulacre.
Elle se détourna pour sortir, pour aller trouver Rasa, mais la voix de Zdorab l’arrêta. « Shedya !
— Oui ?
— Appelle-moi Zodya, s’il te plaît.
— Bien sûr », dit-elle, bien qu’elle n’eût jamais entendu son diminutif. Personne ne l’employait.
« Et autre chose encore.
— Oui ?
— Ton article universitaire… tu te trompais. À propos des rebuts génétiques.
— J’ai dit que ce n’était que de la spéculation…
— Non, je veux dire que je suis sûr que tu te trompais parce que je sais ce que nous sommes. Je l’ai appris dans la science ancienne, dans la science de la Terre que j’ai explorée par le biais de l’Index : il ne s’agit pas d’un mécanisme interne à l’organisme humain. Ce n’est pas génétique ; ce n’est qu’une question de niveau d’hormones mâles dans le flux sanguin de la mère au moment où l’hypothalamus passe par sa phase de différenciation et de croissance active.
— Mais c’est presque aléatoire ! se récria Shedemei. Ça n’aurait aucun sens ; ça ne serait qu’un accident si le niveau se trouvait abaissé durant les quelques jours décisifs !
— Ce n’est pas tout à fait aléatoire, répondit Zdorab. Mais ça reste un accident, en effet. Ça n’a aucun sens, sinon que nous naissons avec une sorte de handicap.
— Comme Issib.
— À mon avis, quand Issib me voit marcher, faire ce que je peux accomplir avec mes mains, il échangerait avec plaisir sa place contre la mienne. Mais quand je le regarde avec Hushidh, que je la vois enceinte comme aujourd’hui et que je constate le respect que les autres lui manifestent à cause de ça, qu’ils le reconnaissent comme l’un d’entre eux, alors il y a des moments – des moments, seulement, attention – où je serais heureux d’échanger ma place contre la sienne. »
Dans un élan d’affection, Shedemei lui pressa la main, et pourtant, ce n’était pas son genre. Mais c’était bien venu, elle le sentait. C’était un geste amical qu’elle devait faire, et il le lui rendit ; tout était pour le mieux. Puis elle partit d’un pas alerte chercher dame Rasa.
Et elle songeait : Mon futur époux est un jop, c’est une merveilleuse nouvelle et je ne l’en aime que plus… qui aurait pu le croire ? Le monde marche vraiment sur la tête, ces temps-ci !
Resté seul dans la tente après le départ de Shedemei et de Zdorab, Nafai n’hésita pas un instant. Il saisit l’Index – encore tiède du contact de leurs mains –, le tint tout contre lui et s’adressa d’un ton presque violent à Surâme. « Tu disais que le rêve de Père au sujet de l’arbre ne venait pas de toi, mais tu t’es bien gardé de mentionner que tu avais toute son expérience dans ta mémoire !
— Bien sûr que je l’ai, répondit l’Index. Ce serait manquer à mon devoir que de ne pas enregistrer un fait aussi important.
— Et tu savais à quel point je désirais un rêve du Gardien de la Terre ! Tu le savais parfaitement !
— Oui, dit l’Index.
— Alors, pourquoi ne m’as-tu pas fait partager le rêve de mon père ?
— Parce que c’était le rêve de ton père.
— Mais il nous l’avait raconté ! Ce n’était plus un secret ! Je veux voir ce qu’il a vu !
— Ce n’est pas une bonne idée.
— J’en ai marre que tu décides tout le temps de ce qui est une bonne idée et de ce qui ne l’est pas ! Tu considérais que tuer Gaballufix était une bonne idée, tu te rappelles ?
— Et c’était vrai.
— Pour toi, peut-être. Toi, tu n’as pas de sang sur les mains.
— J’ai le souvenir de ton acte. Et je ne m’en suis pas trop mal tiré dans le désert, quand Elemak complotait de t’assassiner.
— Alors… tu m’as sauvé la vie parce que tu voulais préserver mes gènes dans ton petit patrimoine ?
— Je suis un ordinateur, Nafai. Espères-tu que je te sauve la vie parce que je t’aime ? Mes mobiles sont beaucoup plus fiables que les émotions humaines.
— Ce n’est pas ce que j’attends de toi ! Je veux un rêve du Gardien !
— Exactement. Et instiller le rêve de ton père dans ton esprit, ce n’est pas la même chose que le recevoir du Gardien. Cela revient à obtenir de moi un rapport mémoriel.
— Je veux voir les créatures terriennes que les autres ont vues. Les chauves-souris et les anges.
— Ce qu’ils croient être des créatures terriennes, veux-tu dire.
— Je veux sentir le goût du fruit de l’arbre dans ma bouche ! »
Mais tout en parlant, alors que ses lèvres formaient silencieusement les mots, que son cri d’angoisse naissait dans son esprit, Nafai savait qu’il se conduisait comme un enfant. Pourtant il en avait tellement envie, il voulait si intensément savoir ce que son père savait, voir ce que Luet avait vu, ce qu’Hushidh avait vu, ce que même le général Mouj et l’étrange mère de Luet, Soif, avaient vu ! Il voulait savoir non ce qu’ils en disaient, mais de quoi ça avait l’air, quelle impression ça faisait, les sons, les odeurs, les goûts. Et il en avait tellement envie que, puéril ou non, il fallait qu’il l’obtienne, il l’exigeait !
Et Surâme, jugeant néfaste que le mâle qu’il avait désigné à terme comme chef du groupe se trouve aux prises avec une telle angoisse et donc dans un état aux conséquences aussi imprévisibles, céda à ses désirs.
Nafai tenait l’Index et se trouva brutalement envahi : la pénombre que Père avait décrite, l’homme qui l’avait invité à le suivre, l’interminable cheminement. Mais il y avait autre chose, que Père n’avait pas mentionné – un effrayant sentiment de fausseté, de pensées superflues, inconcevables, qui formaient un puissant courant sous-jacent. Il ne s’agissait pas seulement d’un désert : c’était un enfer mental et Nafai ne supportait pas d’y demeurer.
« Saute cette partie, dit-il à l’Index. Envoie-moi plus loin, sors-moi de là ! »
Le rêve prit fin tout à coup.
« Je ne t’ai pas dit de me sortir du rêve ! s’exclama Nafai avec impatience. Saute simplement le passage lugubre.
— Le Gardien a envoyé le passage lugubre comme le reste, argua l’Index.
— Saute jusqu’au moment où il commence à se passer quelque chose.
— C’est de la triche, mais j’obéis. » Nafai détestait que l’Index parle ainsi. L’appareil avait appris que les humains interprétaient une résistance suivie d’une obéissance comme de la raillerie, et il s’en servait à présent pour simuler un comportement naturel. Nafai, sachant que c’était un ordinateur qui le taquinait et non une personne, trouvait cela plutôt pénible. Pourtant, quand il s’en plaignait, l’Index répondait que les autres appréciaient ses facéties et que Nafai était un vrai rabat-joie.
Le rêve revint donc et aussitôt Nafai retrouva la pénombre, la marche pénible, le dos de l’homme qui le précédait, et l’affreux courant mental de fond, si douloureux et si affolant. Mais il entendit alors la voix de son père qui implorait l’homme de lui parler, de le sortir de là. Seulement, ce n’était pas la voix de son père. C’était une voix inconnue que Nafai n’avait jamais entendue, mais qu’en esprit il percevait comme la sienne ; seulement, c’était la voix de son père dans l’esprit de son père, pas celle de Nafai, parce que sa voix ne ressemblait pas à cela, ni celle de son père. Finalement, Nafai comprit que c’était la façon dont son père entendait sa propre voix. Évidemment, dans un rêve, son père ne pouvait la percevoir comme les autres l’entendaient, mais comme lui l’entendait en parlant. Et encore, ce n’est pas sa voix actuelle, elle est beaucoup plus jeune ; c’est celle qu’il a appris à reconnaître comme la sienne lorsqu’il a formé son identité d’homme ; une voix plus grave que la vraie, plus virile et plus jeune.
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