Soudain, au lieu de s’interroger, il eut l’idée de lui poser la question.
« Oui, répondit-elle. Tu as fini, alors ?
— Pour cette fois-ci, en tout cas. J’espère que ça ne t’a pas fait trop mal.
— Un peu. Luet m’avait prévenue de ne pas m’attendre à être submergée de bonheur la première fois.
— Tu n’en avais pas l’air, en effet.
— Je n’étais pas submergée, c’est vrai, mais pas non plus complètement émergée ! Je dirais que pour ma nuit de noces, j’ai été bien immergée, et que j’attends avec impatience notre prochaine submersion pour voir à quel point ça peut s’améliorer !
— Pourquoi pas dès demain matin au réveil ? demanda-t-il.
— Peut-être. Mais ne t’étonne pas si tu te réveilles au milieu de la nuit pour t’apercevoir que j’abuse de toi !
— Tu plaisantes ou tu es sérieuse ?
— Et toi, est-ce que tu plaisantes ?
— Non. C’est la plus belle nuit de ma vie. Surtout parce que…»
Elle attendit la suite.
« Parce que je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait.
— Et pourtant, c’est arrivé.
— Bon, j’ai répondu. À toi, maintenant.
— Au début, je pensais devoir peut-être jouer la comédie, et je l’aurais fait s’il l’avait fallu, parce que je sais qu’à long terme notre mariage peut tenir – je l’ai vu dans le rêve que m’a envoyé le Gardien de la Terre. S’il avait fallu que je joue la comédie pour lui donner un bon départ, je l’aurais fait.
— Ah…
— Mais ça n’a pas été nécessaire. Ce que tu as constaté, je l’ai vraiment ressenti ; ce n’était pas aussi bon que ça le sera plus tard, mais c’était bon quand même. Tu m’as fait plaisir. Tu es très doux, très gentil, très…
— Amoureux ?
— C’est ce que tu voulais me faire ressentir ?
— Oui, dit-il. Surtout ça.
— Ah », fit-elle.
Au bout d’un instant, il s’aperçut qu’elle n’avait pas du tout dit : « Ah » ; c’était plutôt un son qu’elle avait laissé échapper sans le vouloir ; dans la pénombre, il vit qu’elle pleurait, et il comprit alors qu’il avait eu exactement les mots qu’il fallait, tout comme elle lui avait dit les paroles qu’il avait besoin d’entendre.
Et alors qu’il s’enfonçait dans le sommeil, son corps contre celui d’Hushidh, son bras légèrement appuyé sur son flanc, il songea : J’ai goûté le fruit du rêve de Père ; non pas quand nous nous sommes accouplés, ni quand mon corps a déposé sa semence dans celui d’une femme, mais quand j’ai laissé Hushidh voir ma peur, ma gratitude.
Luet observait les babouins. La femelle qu’elle désignait sous le nom de Rubyet, à cause de la cicatrice livide qui lui marquait le dos, était en période d’œstrus, et il était intéressant de regarder les mâles s’affronter pour elle. Le plus esbroufeur, Yobar, celui qui passait tant de temps au camp des humains, était celui qui réussissait le moins à attirer l’attention de Rubyet. En fait, plus il se montrait agressif, moins il progressait. Il exprimait sa colère en tapant des pieds et en montrant les dents, il faisait claquer ses mâchoires et agitait les bras dans l’espoir d’intimider un des mâles qui courtisaient Rubyet ; à chaque fois, celui-ci renonçait rapidement et s’enfuyait – mais profitant de ce que Yobar poursuivait sa victime, d’autres mâles s’approchaient d’elle. Et quand Yobar revenait « victorieux » auprès de Rubyet, il tombait sur de nouveaux mâles déjà sur place et toute la scène recommençait.
Pour finir, Yobar se mit vraiment en colère, attaqua un mâle pour de bon, le mordit et le griffa, il s’agissait de celui que Volemak avait baptisé « Maslo » parce qu’il s’était un jour barbouillé le museau de graisse alors qu’il volait de la nourriture près du feu. Maslo se soumit aussitôt et présenta son postérieur à Yobar, mais celui-ci était trop furieux pour accepter sa soumission. Les autres mâles, amusés peut-être, assistaient sans bouger au spectacle de Yobar continuant à rosser sa victime.
Maslo parvint enfin à se libérer et se sauva en hurlant puis en geignant, tandis que Yobar, toujours enragé, le pourchassait à toute allure tout en le bourrant de coups quand il revenait à sa portée.
Soudain, Maslo eut un comportement des plus extraordinaires. Il se précipita sur une jeune mère nommée Ploxy qui avait un nourrisson avec lequel il jouait souvent, et il lui arracha le bébé des bras. Ploxy poussa un ululement de contrariété, mais le petit se montra aussitôt joyeux et tout excité – jusqu’à l’instant où Yobar, toujours furieux, fonça sur lui et se remit à frapper Maslo.
Mais alors, le bébé que tenait Maslo poussa soudain des cris de terreur ; aussitôt, au lieu de rester tranquillement à regarder, les autres mâles commencèrent à s’agiter. Ploxy se mit à hurler à son tour pour appeler à l’aide, et en quelques instants, tous les babouins de la troupe s’étaient assemblés autour de Yobar et le frappaient en criant. Éperdu, affolé, Yobar voulut prendre le nourrisson des mains de Maslo, croyant peut-être qu’alors tout le monde se rangerait dans son camp ; mais Luet comprit que cela ne marcherait pas. En effet, à l’instant où il tendit les pattes vers le bébé, les autres devinrent carrément violents et finirent par l’éjecter du groupe. Plusieurs mâles le pourchassèrent sur une bonne distance, puis s’installèrent non loin de la troupe pour s’assurer qu’il ne s’approcherait plus. Est-ce la fin des tentatives de Yobar pour s’intégrer à la tribu ? se demanda Luet.
Elle chercha Maslo des yeux du côté de Ploxy et du bébé, mais il n’était plus là ; les autres babouins se tenaient pourtant dans les parages, en train de jacasser, de bondir sur place et de manifester leur agitation de diverses façons.
Non, Maslo se trouvait dans les buissons en amont du groupe principal. Il avait emmené Rubyet à l’écart et la montait. Elle avait un air résigné des plus comiques ; mais de temps en temps ses yeux se révulsaient de plaisir – de plaisir ou d’exaspération. Luet se demanda si les humains émettaient le même genre de signaux bizarrement mélangés dans des circonstances similaires… une espèce d’intensité distraite qui pouvait aussi bien indiquer le plaisir que la perplexité.
En tout cas, Yobar, l’agressif, avait subi une défaite totale – au point de n’avoir peut-être même plus sa place dans la tribu. Quant à Maslo, qui n’était pourtant pas particulièrement costaud, il avait perdu une escarmouche, mais gagné la bataille et la guerre par-dessus le marché.
Tout cela parce qu’il avait pris un bébé des bras de sa mère.
« Un veinard, ce Maslo, dit Nafai. Je me demandais qui allait gagner le cœur de la douce Rubyet.
— Il s’y est pris avec des fleurs, répondit Luet. Je n’avais pas l’intention de m’attarder ici aussi longtemps.
— Je ne te cherchais pas pour te mettre au travail. J’avais envie d’être avec toi. Je n’ai plus rien à faire jusqu’au dîner. J’ai abattu ma proie tôt ce matin et déposé sa sanglante dépouille aux pieds de ma compagne. Malheureusement, elle était occupée à vomir et ne m’a pas donné ma récompense habituelle.
— Dire qu’il faut que je sois la seule tout le temps malade ! soupira Luet. Hushidh a éructé une fois et tout était dit. Quant à Kokor, elle essaye bien de vomir mais elle n’arrive à rien, si bien que la compassion qu’elle voudrait éveiller lui passe sous le nez, tandis que j’y ai droit, moi, alors que je n’en veux pas.
— Qui aurait cru que ce serait la course entre Hushidh, Kokor et toi pour mettre au monde le premier bébé de la colonie ?
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