— D’accord, dit Luet. Excuse-nous. Mais si tu apprends quelque chose…
— Je vous en ferai part si j’estime utile que vous soyez au courant.
— Dans le cas contraire, fais-le nous savoir quand même ! » riposta Issib.
Mais l’Index garda le silence.
« C’est exaspérant de discuter avec Surâme, par moments ! s’écria Nafai.
— Parle d’elle avec respect, dit Hushidh, et elle se montrera peut-être plus coopérative.
— Oui, mais si on lui manifeste trop de respect, cet ordinateur commence à se prendre pour un dieu, intervint Issib, et c’est pour le coup que ça devient vraiment difficile de traiter avec lui !
— Viens te coucher, dit Luet à Nafai. Nous en reparlerons demain, mais ce soir nous avons besoin de dormir. »
Nafai ne se fit pas prier ; Hushidh et Issib restèrent en tête-à-tête.
Le silence s’installa. Issib sentait le malaise régner entre eux comme une fumée flottant dans la tente ; il avait du mal à respirer. C’était le rêve de son père qui les avait réunis pour parler à Surâme par l’entremise de l’Index. Il n’était pas difficile de montrer à Hushidh avec quelle aisance il utilisait l’Index ; il était plein d’assurance devant lui, même quand Surâme, égaré, ne pouvait répondre correctement aux questions. Mais il n’y avait plus d’Index entre eux, maintenant – il reposait muet dans sa boîte, où Nafai l’avait replacé ; seuls demeuraient Hushidh et Issib : ils étaient censés se marier et Issib n’était même pas capable de trouver un mot à dire !
« J’ai rêvé de toi », déclara Hushidh.
Ah ! Elle avait parlé la première ! Aussitôt, enfin libérés, des mots jaillirent des lèvres d’Issib : « Et tu t’es réveillée en hurlant ? » Non, ça, c’était une phrase stupide. Mais il l’avait dite, et… oui, elle souriait ! Elle savait qu’il s’agissait d’une plaisanterie ; il n’avait donc pas à se sentir gêné.
« Je t’ai vu en train de voler, poursuivit-elle.
— Oui, j’aime bien faire ça, répondit-il. Mais seulement dans les rêves des autres. J’espère que je ne t’ai pas dérangée. »
Et elle éclata de rire.
À ce moment, il aurait dû ajouter autre chose, une réflexion sérieuse : Hushidh prenait sur elle la partie la plus difficile de leur rencontre, il le savait – elle parlait gravement, et lui, il déviait ses propos par des plaisanteries. Si c’était parfait pour les mettre à l’aise l’un avec l’autre, cela les détournait aussi des problèmes qu’elle cherchait à exposer ; mais ces problèmes, il n’arrivait pas encore à les concevoir, assis seul dans la tente de l’Index en compagnie d’Hushidh. Si : il avait peur, car elle avait besoin d’un mari, qui ne pouvait être que lui, et il ignorait totalement s’il serait capable d’accomplir avec elle tout ce que doit faire un époux. Il savait parler, naturellement, et il connaissait assez bien Hushidh pour savoir qu’elle pouvait s’exprimer elle aussi, quand elle était en confiance – il l’avait entendue prendre la parole sur un ton passionné en classe et lors de conversations privées qu’il avait surprises par hasard. Ils arriveraient donc sans doute à communiquer ; oui, mais pour communiquer, ils n’étaient pas obligés de se marier, ou bien si ? Quel genre de père ferais-je ? Viens ici tout de suite, fiston, ou je t’écrabouille avec mon fauteuil !
Sans parler de la question cruciale : comment allait-il faire pour devenir père ? Oh, bien sûr, il en avait compris le mécanisme intellectuellement, mais il n’imaginait pas qu’une femme puisse avoir envie de tenir un rôle dans l’affaire. C’était le point noir qu’il n’osait pas soulever. Voici le scénario que nous allons suivre pour faire des bébés – accepterais-tu d’envisager de tenir le premier rôle ? Le seul inconvénient, c’est que tu vas devoir te débrouiller toute seule pendant que je resterai immobile sur le dos sans te donner le moindre plaisir ; ensuite, tu accoucheras sans que je t’aide le moins du monde, et enfin, quand nous serons vieux, il faudra que tu t’occupes de moi jusqu’à ma mort ; à vrai dire, comme tu te seras toujours occupée de moi, ça ne fera pas grande différence : du moment que j’aurai une épouse, tous les autres considéreront qu’ils n’ont plus besoin de m’aider, ce sera donc toi qui effectueras ces tâches intimes qui te dégoûteront, et puis il te faudra recevoir ma semence et porter mes enfants par-dessus le marché et je ne trouve aucun mot qui puisse te persuader d’accepter ça.
Hushidh le dévisageait en silence. « Tu respires fort, dit-elle enfin.
— Ah ?
— C’est la passion ou bien tu es aussi terrifié que moi ? »
Plus terrifié, même, songea-t-il. « La passion », répondit-il.
Il ne faisait pas très clair dans la tente, mais on y voyait néanmoins. Issib distingua l’expression soudain décidée d’Hushidh ; elle passa les mains sous son corsage et quand elle les ressortit, Issib s’aperçut que ses seins bougeaient librement sous le tissu. Alors sa terreur s’accrut, mais il sentit aussi un infime désir s’éveiller en lui, parce qu’aucune femme n’avait jamais fait cela devant lui, et surtout pas pour lui, exprès pour qu’il le voie. Oui, mais il fallait sûrement qu’il fasse quelque chose, maintenant, et il ne savait absolument pas quoi.
« Je n’ai pas tellement l’habitude de ce genre de choses », dit Hushidh.
Quel genre de choses ? faillit-il demander, mais il se ravisa : il avait très bien compris ce qu’elle voulait dire et ce n’était pas le meilleur moment pour plaisanter.
« Mais je me suis dit que nous devrions faire une espèce d’expérience, poursuivit-elle, avant de prendre une décision. Pour voir si tu pourrais me trouver à ton goût.
— Je pourrais bien, répondit-il.
— Et aussi pour voir si tu peux me donner quelque chose. Ce sera mieux si nous pouvons en profiter tous les deux, tu ne crois pas ? »
Que ses paroles étaient terre-à-terre ! Issib sentit toutefois, au tremblement de sa voix, que le sujet n’avait rien de prosaïque pour elle. Et pour la première fois, il lui vint à l’esprit qu’elle ne se considérait sans doute pas comme une jolie fille. À l’école, elle ne faisait pas partie de celles sur qui les garçons se retournaient en se pâmant ; elle en était même probablement très consciente, et elle se demandait peut-être avec autant de terreur s’il la désirerait que lui s’il lui plairait. Cela les mettait plus ou moins sur un pied d’égalité. Et ainsi, au lieu de s’inquiéter d’une réaction de dégoût de la part d’Hushidh, Issib pouvait s’intéresser à ce qui lui ferait plaisir.
Elle s’approcha de lui. « J’ai demandé à ma sœur Luet ce qu’elle te pensait capable de faire avec moi, dans ce que les hommes font avec les femmes. » Ses mains reposaient sur les bras du fauteuil. Sa main droite descendit sur la jambe d’Issib, sa jambe si maigre, si maigre ! Il se demanda ce qu’elle ressentait au contact de ce membre presque dépourvu de muscle. Alors elle s’approcha encore et il sentit le tissu du corsage contre sa main. « Elle m’a dit que tu pouvais boutonner un vêtement.
— Oui », répondit-il.
C’était difficile, mais il avait appris à ouvrir et fermer les habits munis de boutons.
« Et j’ai supposé que tu pouvais aussi le déboutonner. »
Il ne comprit qu’alors qu’il s’agissait d’une invite.
« C’est une expérience ? demanda-t-il.
— Disons un examen de contrôle sur le boutonnage et le déboutonnage, suivi d’une question subsidiaire. »
Il leva une main vers le corsage – ce n’était pas une mince affaire – et agrippa le bouton du haut. L’angle n’était pas bon ; il devait retourner sa main.
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