Houdini et moi errons lentement dans les décombres comme si nous marchions sur la Lune. Les fondations en ciment sont toujours en place et me permettent de deviner l’ancien emplacement des pièces : le salon, la salle de bains, la cuisine. Des monceaux de Placo désintégré à la place des murs. Houdini plonge le nez dans les décombres et revient avec un pied de table, serré entre ses crocs comme un gros os. Je découvre mon exemplaire du Farley et Leonard, L’Enquête criminelle , carbonisé, reconnaissable aux motifs de la couverture. Des touches de piano évoquant des dents. Un saupoudrage de vieux Polaroid : mes parents faisant les idiots à un réveillon de Nouvel An, mon père portant un chapeau pointu surmonté d’une branche de gui, les lèvres de ma mère lui effleurant la joue.
J’ai bien conscience, d’une manière abstraite, que cela est une catastrophe. Le compte à rebours a commencé, et toutes les dispositions désordonnées – le marché noir et les restaurants d’ersatz, le troc et les associations de résidents –, tous les vestiges d’institutions s’effondrent dans le passé. À partir de maintenant, c’est chacun pour soi, et me voilà sans toit, sans arme, sans aucune possession d’aucune sorte ; il me manque un bras ; j’ai sur le dos une chemise d’emprunt et un pantalon de costard déchiré.
Mais ce que j’éprouve, c’est : rien. Un engourdissement, et du froid. Je suis une maison dont toutes les pièces ont été réduites en cendres.
J’ai dit à Martha que je ferais de mon mieux pour retrouver son mari et le ramener à la maison. Je lui ai dit en être capable. Je le lui ai promis.
L’homme qu’elle aimait est mort. Et maintenant, elle aussi est morte, ou en train de mourir quelque part, seule, et l’unique autre personne qui sache où elle se trouve est également morte, désormais. Le monde s’écroule, périt, disparaît sous mes yeux.
Je l’ai fait, pourtant, impossible de le nier : je me suis assis à sa table de cuisine, je lui ai souri après toutes ces années, j’ai regardé droit dans ses yeux inquiets et je lui ai fait une promesse.
Houdini tourne autour de moi, la truffe au sol, ramassant puis relâchant des débris de plâtre avec ses crocs pointus.
Une lumière vive et belle éclaire le ciel du côté centre-ville, comme un bulbe radieux, un cœur battant. Je la contemple jusqu’au moment où je comprends que c’est le dôme du Capitole du New Hampshire, et qu’il est en flammes.
Les détails pratiques de ma situation sont difficiles à appréhender. Je vais avoir besoin d’aide, mais celle de qui ? Du Dr Fenton ? De Culverson ?
Je me laisse tomber assis en tailleur sur la terre et Houdini prend place à côté de moi, droit et attentif, haletant. Je ramasse une photo dans la boue : Nico et moi nous tenant par la taille, le jour de sa remise de diplôme d’études secondaires. J’arbore une expression adulte, sérieuse, j’ai l’air content de moi, tranquillement fier d’avoir veillé à ce que ma sœur arrive jusqu’à ce jour-là. Nico, pour sa part, sourit d’une oreille à l’autre, parce qu’elle est défoncée à la marijuana.
J’aurais pu rester dans cet hélicoptère. Je pourrais être dans l’Idaho ou l’Illinois en ce moment, en mission de reconnaissance. Pour sauver le monde.
Penser à Nico m’anéantit soudain, et je ne peux pas faire semblant d’être cynique avec ça, même avec moi-même, ça ne prend pas – l’idée que je sois ici, et elle là-bas. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? J’aurais dû rester dans cet hélico. Je n’aurais jamais dû la quitter. Je m’allonge dans le cratère plein de trous qui a pris la place de ma maison et je réfléchis à ce que j’ai fait : traiter ma sœur d’idiote parce qu’elle poursuivait une chance sur un million de survivre, alors que c’est moi qui ai accepté à cent pour cent celle de mourir.
Un crissement de pneus et un claquement de portière, des bruits anciens et familiers. Je m’assois d’un coup, tourne vivement la tête, et Houdini se lève pour aboyer. Arrêtée en travers de mon jardin, il y a une Chevrolet Impala, le véhicule de patrouille standard de la police de Concord, et un miroitement de lune danse sur le capot.
Des pas, qui se rapprochent. Je me mets péniblement debout. Houdini aboie plus fort.
« Allez, Henry, allons-y. »
Trish McConnell. Je la regarde bouche bée, et elle me sourit comme une enfant qui a fait une bêtise.
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
L’officier McConnell, curieusement, ressemble davantage à un flic quand elle est en civil : petite et dure à cuire, en jean et tee-shirt noir.
« Je viens te sauver la vie, grand échalas. Qu’est-ce que tu as au bras ?
— Ah, ça… » Je remue le membre épais. Ça fait mal. « Rien de grave. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je te raconterai en route. Monte. »
Je regarde Trish, puis tourne les yeux vers le centre-ville, vers les incendies et la sauvagerie. La cité entière sent la fumée.
« Tu n’es pas censée être en patrouille ?
— Il n’y a personne en patrouille. Les ordres sont de ne pas bouger, de laisser ce merdier s’épuiser de lui-même. Ne pas gaspiller les ressources du département. Le reste de la force est à School Street, en train de boire des bières et de regarder des magazines cochons.
— Alors, pourquoi tu n’es pas là-bas ?
— Je n’aime pas les magazines cochons. » Elle rit. McConnell est en pleine forme, cela au moins est clair, c’est sa partie, elle est prête à lancer les dés. « Je suis en congé sans solde, officier Palace, et je ne compte pas revenir. J’ai emprunté la Chevy au département de la Justice et je pars avec, tout de suite, très vite, et toi tu viens avec moi.
— Pourquoi moi ? »
Elle a un sourire cryptique.
« Allez viens, andouille. »
Le moteur du véhicule tourne et ronronne : ce sont les fumées d’une essence parfaitement authentique, normale et sans plomb, propriété du département de la Justice, qui sortent de son pot d’échappement. C’est une bien belle chose, une Chevrolet Impala, vraiment, ses lignes sont nettes, efficaces : un pur véhicule de police. Houdini est déjà là-bas, en train d’observer ses vitres fumées. J’essaie de réfléchir rapidement et intelligemment, de tout traiter dans ma tête. Le Capitole flambe férocement au loin, chandelle romaine se consumant au cœur de notre petit horizon urbain.
« Allez, Palace, dit McConnell, debout à côté de la portière côté conducteur. Le pire du chaos se passe là-haut, au réservoir, mais nous, on part dans la direction opposée. » Elle cogne sur le capot. « Prêt pour l’aventure ?
— Oui… Laisse-moi juste… » Je regarde autour de moi. Je n’ai pas de valise. Pas un vêtement à empaqueter. On m’a pris ma maison. Je resserre la chemise de Culverson sur mon corps et m’approche de la voiture. « D’accord. Allons-y. »
Le siège passager est surchargé de valises, de cartons de nourriture et de bouteilles de Gatorade. Je me glisse donc sur la banquette arrière à côté des enfants de McConnell, et Houdini prend place entre nous.
« Bonjour ! » dis-je à Kelly et Robbie, tandis que McConnell enfonce l’accélérateur et file en faisant crisser les pneus dans Clinton Street.
Robbie suce son pouce, un vieil ours en peluche bleu et râpé calé sous le menton. Kelly paraît solennelle et effrayée.
« C’est quoi, comme chien ? me demande-t-elle.
— Un bichon frisé. Il est plus dur qu’il n’en a l’air.
— Ah bon ? fait la fillette. Moi je trouve qu’il a l’air plutôt dur, en fait. »
* * *
McConnell entraîne la Chevy dans Clinton Street, nous éloignant du centre-ville, se rapprochant de l’autoroute, et, pendant que Houdini consent à laisser Robbie le chatouiller dans le cou, je me penche vers la grille de séparation pour demander à McConnell où nous allons.
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