Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l’huître jusqu’à l’homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare les apparitions successives de toutes les espèces diverses ? »
Dans cette dernière phrase, on entend comme un écho de l’hypothèse catastrophiste de Cuvier selon laquelle l’enchaînement des espèces correspond à une succession de déluges et de créations, hypothèse récusée puis, sous une autre forme il est vrai, réhabilitée de nos jours.
Mais quelle est l’interprétation que donne Maupassant de ce passage de la primauté de l’homme à celle du Horla ? Elle est tout entière orientée vers le pouvoir, thème récurrent voire dominant dans son œuvre. Et il écrit : « Le règne de l’homme est fini. Il est venu. Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples naïfs, Celui qu’exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore…
… les médecins… ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d’un mystérieux vouloir sur l’âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme, hypnotisme, suggestion… Malheur à nous ! Malheur à l’homme. Il est venu le… le… comment se nomme-t-il… il me semble qu’il me crie son nom… le… Horla…
… le Horla va faire de l’homme ce que nous avons fait du cheval et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous [35] J’ai dû abréger cette citation et malheureusement les points de suspension indiquant des coupures interfèrent avec ceux du texte de Maupassant. Le lecteur est prié de se reporter à l’édition citée, pages 628 et 629.
. »
Étrangement, ce texte évoque le passage du livre de Rauschning, Hitler m’a dit [36] Éditions Coopération, Paris 1939. Le rapprochement entre cette scène et Le Horla est proposé par Bergier et Pauwels dans Le Matin des magiciens , Gallimard, 1960.
, où Hitler, apparemment terrorisé, bafouille : « L’homme nouveau vit au milieu de nous ! Il est là ! Cela vous suffit-il ? Je vais vous dire un secret : j’ai vu l’homme nouveau. Il est intrépide et cruel ! J’ai eu peur devant lui ! »
Alors Hitler aurait lu Maupassant ? Ou bien Rauschning ? Comme d’après les historiens, ce dernier n’aurait jamais approché personnellement Hitler et encore moins recueilli ses confidences, la seconde hypothèse est la moins invraisemblable.
Dans l’intérêt de la raison, il convient de distinguer à propos de l’expression ambiguë de théorie de l’évolution, entre le fait de l’évolution des espèces, généralement accepté sauf des créationnistes de tout poil et plume, et les théories qui visent à expliquer ce fait, et qui peuvent être invalidées et précisées sur tel ou tel point. Cette distinction est importante car certains créationnistes avoués ou camouflés, comme Michael Denton, arguent de la relative fragilité des secondes pour contester le premier [37] Évolution, une théorie en crise , Londreys, Paris, 1988.
. Comme toute théorie authentiquement scientifique, la théorie explicative de l’évolution est complexe, inachevée, incomplète et perpétuellement remise en question dans ses détails. Mais ses lacunes et ses incertitudes, les débats entre spécialistes dont elle est l’objet, n’autorisent en rien la négation du fait de l’évolution [38] Pour étayer cette préface, je me suis servi notamment de l’excellente synthèse de Marcel Blanc, Les Héritiers de Darwin (Seuil, 1990), à laquelle je renvoie mon lecteur. Ce n’est pas l’ouvrage le plus récent mais outre que la théorie néodarwinienne n’a guère connu de bouleversements depuis sa parution, il présente l’avantage de résumer à peu près toutes les positions en présence. Il est aussi plus maniable que l’imposant Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution , sous la direction de Patrick Tort (PUF, 1999, 3 volumes, 4 862 pages, 6 370 grs).
. Il est essentiel de comprendre que la discussion, la contestation, voire la réfutation, de tel ou tel aspect de la théorie de l’évolution ne conduisent aucunement à son abandon dans sa totalité.
Les explications de l’évolution peuvent être ramenées très schématiquement à quatre périodes qu’on retrouvera dans leurs dérivations littéraires.
Après que le concept de la succession des espèces est devenu à peu près incontestable dès le XVIII esiècle du fait de l’accumulation des indices paléontologiques, Cuvier, gêné et qui ne souhaite pas s’engager dans des débats théologiques, invoque la succession des déluges : il y a eu plusieurs créations dont les traces demeurent lisibles dans les entrailles de la Terre [39] Sur les relations entre paléontologie et théories de l’évolution, voir Éric Buffetaut, Des fossiles et des hommes , Laffont, 1991.
.
Lamarck, plus radical, admet à la génération suivante le transformisme. On lui attribue souvent la paternité de l’idée de l’hérédité des caractères acquis bien qu’elle soit plus ancienne. Comme y insiste Marcel Blanc, Lamarck défend en fait l’idée d’une « évolution de la vie en correspondance avec l’évolution de la Terre » et par extension celle d’un progrès à travers la transformation d’espèces qui ne s’éteignaient pas mais s’adaptaient. Bien qu’elle n’ait jamais reçu, bien au contraire, le début d’une validation scientifique, après avoir été un cheval de bataille de la paléontologie française, elle tient une place importante dans les fictions de Greg Bear comme j’y reviendrai.
Darwin introduit le principe de la sélection naturelle des variétés et de leur spéciation. Elle ne fait appel à aucun principe métaphysique. Mais son moteur est peu clair : si Darwin indique bien comment la spéciation a pu s’effectuer par la « descendance avec modification » et une sélection naturelle comparable à celle pratiquée par les éleveurs, il ne sait pas à partir de quoi. Il accepte une petite dose de mutations sous la forme de variations héréditaires survenues au hasard chez des individus, et une autre d’hérédité des caractères acquis, avec réticence, car les premières lui semblent réintroduire les créations successives de Cuvier, Agassiz, Owen, Lyell et quelques autres, et la seconde le lamarckisme. C’est qu’il ne dispose d’aucune hypothèse solide sur l’origine de la différenciation : il ignore tout des travaux de Mendel bien qu’ils soient exactement contemporains des siens.
En 1901, dans un ouvrage qui fait suite à de longs travaux, Hugo de Vries propose une nouvelle théorie, le mutationisme par opposition au gradualisme. Pour lui, la nature fait bien des sauts, connaît des mutations, et il fait l’hypothèse des gènes puis découvre et tire de l’oubli les travaux de Mendel. L’idée de mutation qui fait surgir d’un seul coup une espèce nouvelle, connaîtra un grand succès dans la littérature de science-fiction. Fort hypothétique et critiquée par les darwiniens, elle sera partiellement validée en 1910 par l’observation de mutations chez la mouche drosophile dans le laboratoire de Thomas H. Morgan puis en 1927 par leur déclenchement artificiel par H. J. Muller. La synthèse, au demeurant difficile, de ces recherches et courants mènera à la théorie néodarwinienne, théorie synthétique de l’évolution, officiellement fondée en 1947. C’est notre quatrième période. L’histoire n’est bien entendu pas achevée pour autant. Au contraire, et sa suite est passionnante mais je dois renvoyer ici à des ouvrages spécialisés dont celui cité.
Ce qui est intéressant pour notre littérature, c’est que ces étapes y sont très inégalement représentées.
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