Nicole secoua la tête et sourit.
— Tu es incorrigible, Richard. Qu’il ne soit…
Qu’il ne soit, à l’union de vrais esprits,
Admis aucune opposition,
C’était B qui venait de l’interrompre. Les trois cosmonautes sursautèrent, baissèrent les yeux sur le petit robot puis éclatèrent de rire à l’unisson.
… l’amour n’est pas l’amour
Si les changements l’altèrent,
Ou si les séparations peuvent l’amoindrir.
Oh non ! Il est un point de repère immuable…
Richard ramassa B et l’arrêta. Nicole et Michael riaient encore. Il les étreignit tour à tour.
— Je ne pourrais espérer avoir de meilleurs compagnons de voyage, dit-il en levant le petit robot au-dessus de sa tête. Quelle que soit notre destination.
POSTFACE
par Arthur C. CLARKE
Écrire est une activité solitaire et après s’y être livré pendant quelques décennies même le plus fervent des égotistes peut à l’occasion souhaiter avoir de la compagnie. Mais toute collaboration artistique est une entreprise hasardeuse, et plus les participants sont nombreux plus les chances de réussite sont réduites. Pourrait-on imaginer Moby Dick par Herman Melville et Nat Hawthorne ? Ou Guerre et Paix par Léon Tolstoï et Freddie Dostoïevski, avec des dialogues additionnels d’Ivan Turgueniev ?
Je n’aurais jamais imaginé il y a seulement quelques années que je travaillerais un jour avec un autre écrivain sur une œuvre de fiction. Le cas de la non-fiction est différent. J’ai apporté ma participation à quatorze ouvrages ayant de multiples auteurs (dont deux avec les éditeurs de Life, le summum en matière de répartition des tâches), mais la fiction… impossible ! J’étais fermement convaincu que je ne laisserais jamais un tiers altérer les fruits de mon imagination.
Mais, début 1986, mon agent, Scott Meredith, me téléphona sur le ton persuasif du « Ne-dites-surtout-pas-non-avant-que-j’aie-terminé ». Je déduisis de ses propos qu’un jeune producteur génial souhaitait tourner quelque chose – n’importe quoi – de moi. Je n’avais pas encore entendu parler de Peter Guber mais j’étais allé voir deux de ses films (Midnight Express et Les Grands Fonds) qui m’avaient fortement impressionné. Je le fus plus encore quand Scott m’annonça que son dernier long métrage, La Couleur pourpre, avait été nominé pour une demi-douzaine d’Oscars.
Je ne pus cependant m’empêcher de gémir quand il ajouta qu’un ami de cet homme avait une idée intéressante qu’il souhaitait me soumettre afin que je la développe sous forme de scénario. Oui, je poussai un gémissement, car il n’existe aucune idée nouvelle dans le domaine de la S.-F. et si le thème sortait vraiment de l’ordinaire j’aurais dû y penser le premier. Je préciserai que j’ai les scénarios en horreur. Ce sont des textes ennuyeux, presque illisibles et, en ce qui me concerne, impossibles à écrire. Au même titre qu’une partition musicale, ce ne sont que des éléments intermédiaires nécessaires à un stade de la production cinématographique. Écrire des scénarios requiert d’indéniables capacités, mais ces textes n’ont par eux-mêmes aucune valeur littéraire ou artistique. (Au moins une partition est-elle agréable à regarder.)
Mais je révisai ma position dès que Scott m’eut fourni des précisions sur l’ami en question. Ce projet me paraissait soudain passionnant, pour des raisons sans rapport avec Peter Guber mais avec Stanley Kubrick.
Flashback. Vingt ans plus tôt, dans 2001 : l’Odyssée de l’espace, Stanley et moi étions partis visiter les lunes de Jupiter – sans songer un seul instant que ces mondes alors inconnus seraient explorés par des robots bien avant la date annoncée dans notre film. En mars et juillet 1979, les deux sondes Voyager révélèrent que Io, Europe, Ganymède et Callisto étaient encore plus étranges que nous n’avions osé l’imaginer. Les clichés stupéfiants des satellites géants de Jupiter rendaient possible – que dis-je, impératif – d’écrire 2010 : Odyssée deux. Nous pouvions à présent baser les séquences joviennes sur la réalité et non sur la fiction, et en 1984, quand il tourna le film tiré de ce livre, Peter Hyams put utiliser les photos authentiques de Voyager comme toile de fond à la majeure partie de l’action.
Les résultats des missions de 1979 étaient spectaculaires mais j’espérais qu’ils seraient surpassés dans moins d’une décennie. Voyager ne resta que quelques heures dans les parages de Jupiter. Il ne fit que passer rapidement près de la planète géante et de ses satellites sur le chemin de Saturne. Mais en mai 1986 la N.A.S.A. décida de lancer Galilée, une sonde spatiale au programme encore plus ambitieux. Elle ne se contenterait pas de traverser le système jovien mais irait à un rendez-vous. À partir de décembre 1988, Galilée consacrerait deux années à une reconnaissance détaillée de Jupiter et de ses lunes principales. En 1990 – à condition que tout se passe bien – nous disposerions d’un tel nombre d’informations nouvelles sur ces mondes mystérieux qu’écrire une troisième odyssée de l’espace deviendrait une nécessité. C’était cela, mon projet. J’avais embarqué à bord de Galilée et rien n’aurait pu moins m’intéresser que les idées d’un auteur de science-fiction amateur. Comment me soustraire à cette corvée en ménageant les susceptibilités ? Telle était la question que je me posais quand Scott ajouta :
— Peter Guber souhaite aller passer trente-six heures au Sri Lanka, afin de vous présenter ce type. Il s’appelle Gentry Lee et j’aimerais apporter quelques précisions sur son compte. Il travaille au Jet Propulsion Laboratory et occupe le poste d’ingénieur en chef du projet Galilée. En avez-vous entendu parler ?
— Oui, répondis-je d’une petite voix.
— Et il était responsable de la planification des missions Viking, quand ces deux engins se sont posés sur Mars et nous ont envoyé leurs merveilleuses images de son sol.
« Comme il estimait que le public se désintéressait de ce qui se passait dans l’espace, il a fondé une société avec votre ami Carl Sagan pour produire la série des Cosmos dont il a été le directeur…
— Ça suffit ! l’interrompis-je. Je dois absolument le rencontrer. Dites à ce M. Gabor de me l’amener au plus vite.
— Il s’appelle Guber. Peter Guber.
En bref, il fut décidé qu’ils viendraient au Sri Lanka et que si je trouvais l’idée de Gentry à mon goût (et l’homme également, ce qui était tout aussi important), j’écrirais un synopsis d’une douzaine de pages environ où seraient décrits les personnages, les lieux, l’intrigue et tous les éléments qui permettraient à un professionnel digne de ce nom de développer un scénario.
Ils arrivèrent à Colombo le 12 février 1986, seulement deux semaines après la catastrophe de Challenger. 1986 devait être la Grande Année de l’Espace, mais ce drame bouleversa tout le programme de la N.A.S.A. et l’envoi de la sonde Galilée fut reporté de plusieurs années. Nous devrons désormais attendre 1995 pour avoir des nouvelles des lunes de Jupiter. Je n’avais plus qu’à renoncer à la troisième odyssée, tout comme Gentry pouvait renoncer à faire quoi que ce soit de Galilée, hormis faire revenir cette sonde de cap Kennedy et la ranger dans de la naphtaline.
Le sommet Guber-Lee-Clarke se déroula fort bien et au cours des semaines suivantes je stockai sur des disquettes des idées, des personnages, des décors et des intrigues : tout ce qui semblait utilisable dans l’histoire que nous avions décidé d’appeler La Terre est un berceau. Quelqu’un a dit autrefois qu’écrire une œuvre de fiction consiste à éliminer des possibilités pour n’en garder que quelques-unes. Je partage ce point de vue. J’ai un jour calculé que les éléments de La Terre est un berceau utilisés selon toutes les combinaisons possibles permettraient d’écrire cinq cent mille versions différentes de ce livre.
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