— Dieu tout-puissant, écoute notre prière, commença le général d’une voix forte.
Il s’agenouilla à son tour, les yeux clos et les mains jointes.
— Nous voici réunis pour Te rendre grâces alors que nous allons sans doute mourir sous peu. Nous T’implorons de penser aux diverses façons dont nous pourrions Te servir en restant en vie et, si telle est Ta volonté, nous Te demandons de nous épargner une fin douloureuse et horrible. Si notre trépas est inéluctable, nous T’implorons de nous accepter dans Ton royaume céleste. Amen.
Il fit une brève pause avant de réciter un « Notre-Père ». À peine eut-il dit :
— Notre Père, qui es aux cieux, que Ton nom soit sanctifié… que les lumières du grand vaisseau s’éteignirent brusquement. Une autre journée raméenne venait de s’achever. Richard et Nicole attendirent que leur ami eût terminé pour prendre leurs lampes.
Nicole remercia le général et déposa un baiser sur sa joue.
— Eh bien, nous y voilà, déclara Richard avec nervosité. Il ne reste que vingt-sept minutes. Après avoir eu droit à un baptême et à une prière, que pourrions-nous faire à présent ? Qui voudrait suggérer une dernière, et je pèse mes mots, distraction ? Nous pourrions chanter ? Danser ? Jouer à quelque chose ?
— Je préférerais rester seul pour attendre la mort dans le recueillement et la prière, déclara O’Toole avec gravité. Et je présume que vous souhaitez bénéficier d’un peu d’intimité.
— C’est exact, répondit Richard. Nikki, où irons-nous échanger notre dernier baiser ? Sur les berges de la mer Cylindrique ou dans les profondeurs de la salle Blanche ?
Nicole était éveillée depuis trente-deux heures et l’épuisement eut raison d’elle. Elle se laissa aller entre les bras de son compagnon et ferma les paupières. Au même instant des éclairs aveuglants déchirèrent les ténèbres de la nuit raméenne.
— Que se passe-t-il ? demanda le général.
— Les cornes, sans doute, répondit Richard avec surexcitation. Venez, allons voir.
Ils coururent jusqu’à l’extrémité de l’île pour regarder les énigmatiques structures gigantesques de la cuvette sud. Des filaments de lumière reliaient les six tours dressées autour de l’énorme monolithe central. Ces arcs électriques crépitants ondulaient lentement en leur centre sans pour autant se détacher des petites cornes à leurs extrémités. Des craquements lointains ponctuaient ce spectacle grandiose.
— Fantastique, murmura O’Toole. Absolument sidérant.
— Rama va exécuter une manœuvre d’esquive, affirma Richard.
Il avait des difficultés à contenir sa joie. Il étreignit Nicole et O’Toole, puis revint vers la femme pour l’embrasser avec fougue.
— Youpiiie ! hurla-t-il en esquissant des pas de danse sur la muraille.
— Mais n’est-il pas trop tard ? lui cria-t-elle. Comment Rama pourra-t-il s’écarter de la trajectoire des missiles en si peu de temps ?
Il courut vers ses collègues.
— Tu as malheureusement raison, dit-il, à bout de souffle. Sans oublier le fait que ces engins de mort sont certainement dotés de têtes chercheuses.
Il se remit à courir, en direction de l’esplanade.
— Je veux voir ça sur le radar. Nicole adressa un regard à O’Toole.
— J’arrive, lui dit-il. Mais je n’ai que trop couru pour aujourd’hui et je souhaite admirer ce spectacle pendant encore quelques secondes. Partez, je vous rejoindrai.
Mais elle préféra l’attendre et, lorsqu’ils suivirent à leur tour le chemin que Richard venait d’emprunter, le militaire la remercia d’avoir accepté de recevoir le baptême.
— Ne soyez pas ridicule, lui répondit-elle. C’est, moi qui vous suis redevable.
Elle le prit par l’épaule. La cérémonie par elle-même est en fait secondaire, continua-t-elle en pensée, mais vous sembliez si inquiet pour le salut de nos âmes que nous avons voulu vous rasséréner. C’est tout au moins la seule raison qui me vient à l’esprit…
Le sol se mit à trembler et O’Toole s’arrêta, effrayé.
— C’est ce qui s’est passé lors de la précédente manœuvre, lui dit Nicole en le prenant par la main pour faciliter leur progression. À ce qu’on m’a dit, car je n’ai pu y assister. Je gisais au fond d’un puits, inconsciente.
— Ces jeux de lumière seraient l’équivalent d’un avertissement ?
— C’est probable. Voilà pourquoi Richard était si joyeux.
À peine eurent-ils ouvert la trappe d’accès à l’antre que leur ami en jaillit.
— Ils l’ont fait ! s’exclama-t-il. Ils l’ont fait !
Ses compagnons ouvrirent de grands yeux pendant qu’il reprenait son souffle.
— Ils ont déployé tout autour du vaisseau une sorte de gangue – je ne sais trop quoi – qui a entre six et huit cents mètres d’épaisseur. Venez…
Il tourna sur ses talons et redescendit les marches, quatre à quatre.
Nicole contra sa fatigue par un dernier apport d’adrénaline, dévala l’escalier et courut jusqu’à la salle Blanche. Debout devant l’écran mural, Richard passait d’une image du filet protecteur entourant Rama à une vue d’ensemble où apparaissaient les missiles.
— Ils ont dû saisir le sens de notre avertissement, commenta-t-il.
Il la prit dans ses bras et la souleva du sol, lui donna un baiser puis la tint à bout de bras dans les airs.
— Ça a marché, ma chérie ! Merci ! Oh, merci ! Nicole était elle aussi dans tous ses états, mais elle doutait que leur initiative pût éviter la destruction de Rama. Le général vint les rejoindre et Richard leur expliqua ce qu’ils voyaient sur l’écran. Il ne restait que neuf minutes et Nicole sentait d’énormes papillons voleter dans son estomac. Le sol tremblait toujours. Rama poursuivait sa manœuvre.
Les missiles nucléaires devaient être dotés de têtes chercheuses, car bien que le vaisseau eût commencé à modifier sa trajectoire ils se ruaient toujours vers lui. Le radar de proximité montrait que les seize engins étaient disséminés. Il en résulterait une série d’explosions qui dureraient près d’une heure.
Richard ne restait plus en place. Il allait de tous côtés. Il sortit B de sa poche, le posa sur le sol et s’adressa à lui comme s’il était son meilleur ami. Ses propos manquaient de cohérence : il lui disait de s’apprêter à la déflagration imminente pour lui expliquer sitôt après comment Rama esquiverait miraculeusement les missiles.
Le général O’Toole tentait de rester calme, mais c’était impossible auprès de Richard qui courait de toutes parts tel un diable de Tasmanie. Il ouvrit la bouche pour lui en faire la remarque mais se ravisa et sortit dans le tunnel, où il bénéficierait d’un peu de tranquillité.
Nicole mit à profit un des rares instants où Richard resta en place pour aller vers lui, le prendre par les mains et lui dire :
— Détends-toi, mon chéri. Nous ne sommes plus maîtres de notre destin.
Il la regarda puis l’enlaça et lui donna un baiser passionné avant de s’asseoir sur le sol frémissant et de l’attirer contre lui.
— J’ai peur, Nicole. Je suis terrifié. Je ne peux supporter mon impuissance.
— Je suis moi aussi effrayée, avoua-t-elle. Et Michael également.
— Mais rien dans votre attitude ne le laisse voir. Je me sens ridicule, à bondir ainsi de tous côtés comme une grenouille.
— Chacun de nous a une façon bien personnelle d’attendre la mort. Nul n’est à l’abri de la peur, mais nous la subissons de façon différente.
Il se calma. Il regarda l’écran mural, puis sa montre.
— Il ne reste que trois minutes à attendre avant le premier impact, dit-il.
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