À leur éveil, elle convainquit les deux hommes d’ajouter à la seconde partie une courte séquence où seraient illustrés les dégâts subis par une ville ou une forêt de la Terre à proximité du point d’impact d’une charge nucléaire d’une mégatonne. Pour donner un sens à de telles images, Richard dut étoffer le glossaire dans lequel il avait défini les éléments chimiques et leurs symboles pour y inclure des signes dimensionnels.
— S’ils arrivent à comprendre quelque chose, c’est qu’ils sont encore plus intelligents que je ne le supposais, grommela-t-il en insérant des échelles de grandeur à côté des représentations d’immeubles et d’arbres.
Ils terminèrent le message et le mirent en mémoire, puis ils le visionnèrent une dernière fois et y apportèrent des corrections mineures.
— J’ai des raisons de croire que cinq des commandes dont je n’ai pas assimilé le sens donnent accès à un système de traitement des données situé à un niveau supérieur. Ce n’est qu’une simple supposition, mais je la crois fondée. Je répéterai notre message à cinq reprises, en utilisant chaque fois une de ces instructions particulières dans l’espoir qu’elle parviendra à l’ordinateur central.
Pendant que Richard s’affairait sur le clavier, ses compagnons sortirent faire une petite promenade. Ils gravirent l’escalier et allèrent flâner entre les gratte-ciel.
— Vous êtes convaincue qu’il était écrit que nous viendrions jusqu’ici et trouverions la salle Blanche, n’est-ce pas ? s’enquit O’Toole.
— Oui.
— Mais dans quel but ? Si les Raméens veulent établir un contact avec les humains, pourquoi ont-ils suivi des chemins aussi détournés au risque de voir leurs intentions mal interprétées ?
— Je l’ignore. Peut-être désirent-ils nous mettre à l’épreuve, découvrir ce que nous sommes.
— Seigneur, ils vont nous définir en tant que créatures paranoïaques qui reçoivent leurs visiteurs à coups de missiles nucléaires.
— N’est-ce pas la triste vérité ? s’enquit-elle.
Elle lui montra le hangar des puits et des petites sphères, le filet d’où elle avait dégagé l’avien, les polyèdres sidérants et les entrées des deux autres antres. Elle était épuisée mais savait qu’elle ne pourrait dormir avant le dénouement.
— Revenons-nous sur nos pas ? suggéra O’Toole.
Ils étaient allés jusqu’à la mer Cylindrique pour s’assurer que le voilier était toujours intact, là où ils l’avaient laissé.
— Entendu, répondit-elle avec lassitude.
Elle regarda sa montre. Il leur restait exactement trois heures et dix-huit minutes à attendre, avant l’arrivée du premier missile.
Nul ne parlait depuis cinq bonnes minutes. Les trois cosmonautes restaient assis, plongés dans l’univers de leurs pensées et conscients que le premier missile était désormais à moins d’une heure de vol. Richard passait d’un détecteur à l’autre. Il cherchait, en vain, des indices qui lui confirmeraient que Rama prenait des mesures de protection.
— Merde, grommela-t-il.
Il regardait une fois de plus l’image fournie par un radar de proximité et le missile de tête qui continuait son approche.
Il alla rejoindre Nicole qui s’était installée dans l’angle de la salle.
— Nous avons échoué, déclara-t-il posément. Rien n’a changé.
Elle se frotta les yeux.
— Je regrette d’être aussi lasse. Je connais un moyen de passer nos trois derniers quarts d’heure d’existence d’une façon plus agréable. (Elle lui adressa un sourire sans joie.) À présent, je sais ce qu’on ressent dans la section des condamnés à mort.
Le général O’Toole vint vers eux. Il avait dans sa main gauche deux petites boules noires.
— Vous savez, leur dit-il, je me suis souvent demandé ce que je ferais s’il me restait à vivre un laps de temps donné, connu d’avance. C’est chose faite et je découvre qu’une pensée m’obsède.
— Oui ? l’encouragea Nicole.
— Avez-vous été baptisés, tous les deux ? demanda-t-il avec gêne.
— Quoi ! s’exclama Richard. La surprise le fit rire.
— J’en déduis que ce n’est pas le cas, dit le militaire. Et vous, Nicole ?
— Non, Michael. Disons que les bases du catholicisme de mon père étaient plus des principes que des rites.
— Eh bien, accepteriez-vous que je vous baptise ? Wakefield paraissait sidéré.
— Ici ? Maintenant ? Mes oreilles me jouent-elles des tours, Nikki, ou ce gentleman nous a-t-il suggéré de consacrer un temps désormais très précieux à l’accomplissement d’une cérémonie religieuse ?
— Ça ne vous prendra… commença O’Toole.
— Pourquoi pas, Richard ? fit Nicole. Elle se leva, avec un sourire radieux.
— Que pourrions-nous faire d’autre ? C’est mieux que de rester assis à nous morfondre en attendant d’être consumés par une grosse boule de feu.
Richard s’autorisa un autre rire.
— C’est la meilleure ! Voilà-t-y pas que moi, Richard Wakefield, athée de naissance, j’envisage de me faire baptiser à bord d’un vaisseau extraterrestre pour célébrer dignement mon trépas imminent. C’est le bouquet !
— Pense à l’argument du « pari » de Pascal, lui lança Nicole.
— Oh oui ! Une matrice réduite à sa plus simple expression que l’on doit à l’un des plus grands penseurs qu’ait connus le monde. « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter… »
Il rit encore, puis précisa :
— Mais je n’accepte pas de croire en Dieu, seulement de recevoir le baptême.
— Tu es donc d’accord ? demanda Nicole.
— Pourquoi pas ? Ça m’évitera d’aller moisir dans les limbes avec les païens vertueux et les enfants non baptisés.
Il sourit à O’Toole.
— C’est entendu, mon général, nous sommes tout à vous. Faites votre office.
* * *
— Maintenant, ouvre grandes tes oreilles, dit Richard à B. Tu es sans doute le seul robot qui ait jamais séjourné dans la poche de quelqu’un qui reçoit le baptême.
Nicole lui donna un coup de coude dans les côtes. Avec patience, le général O’Toole attendit un moment avant de débuter la cérémonie.
Richard avait insisté pour sortir de l’antre et aller sur l’esplanade. Il désirait recevoir le sacrement « sous le ciel de Rama » et ses compagnons n’avaient émis aucune objection. Nicole était allée jusqu’à la mer Cylindrique pour emplir d’eau une flasque pendant que le général achevait ses préparatifs. L’Américain prenait cette cérémonie très au sérieux mais ne semblait pas s’offenser des commentaires irrespectueux de Richard.
Ils s’agenouillèrent devant lui. O’Toole versa de l’eau sur la tête du Britannique.
— Richard Colin Wakefield, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Le général en fit autant avec Nicole, puis Richard se redressa et sourit.
— Je ne me sens pas transformé. Je suis toujours pareil… j’ai une trouille bleue à la pensée que je vais clamser dans moins d’une demi-heure.
O’Toole n’avait pas bougé.
— Mon ami, lui demanda-t-il d’une voix douce, pourriez-vous vous remettre à genoux ? Je souhaite réciter une courte prière.
— Eh, vous ne trouvez pas que vous en faites un peu trop ? D’abord un baptême, ensuite une prière, jusqu’où cela va-t-il aller ?
Nicole lui adressa un regard implorant.
— C’est bon, grommela-t-il. Au point où nous en sommes, il serait idiot de faire les choses à moitié.
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