— C’est un raisonnement sans faille, dit-il. Je regrette que vous n’ayez pu vous libérer pour participer aux téléconférences avec les responsables de l’A.S.I. Je n’ai à aucun moment considéré…
— Pourquoi ne pas attendre d’être de retour dans Newton pour poursuivre cette conversation ? demanda soudain Richard. Il fera nuit dans une demi-heure, avant qu’un seul d’entre nous n’ait atteint le sommet, et je ne tiens pas à me balancer dans les ténèbres plus longtemps que nécessaire.
* * *
Ils quittaient définitivement Rama et ils mirent à profit les dernières minutes de clarté pour admirer le panorama majestueux. Nicole était ivre de bonheur. Peut-être par superstition, elle ne s’était pas permis de croire qu’elle pourrait à nouveau serrer Geneviève dans ses bras avant cet instant. À présent qu’elle s’élevait dans la nacelle du télésiège elle s’autorisait à penser à la beauté bucolique de Beauvois et à s’imaginer la scène de ses retrouvailles avec son père et sa fille. Dans une semaine, une dizaine de jours tout au plus, se dit-elle. À son arrivée au sommet elle faillit extérioriser sa joie par un hurlement.
Michael O’Toole venait une fois de plus de changer d’avis. Quand les ténèbres engloutirent Rama il savait comment informer la Terre de sa conclusion. Ils contacteraient immédiatement la direction de l’A.S.I. Ses compagnons résumeraient leurs mésaventures et Nicole expliquerait pourquoi la destruction de Rama eût été « impardonnable ». Il ne faisait aucun doute que l’ordre d’amorcer les bombes serait aussitôt annulé.
Il utilisa sa torche juste avant d’atteindre l’extrémité supérieure du télésiège. Il en descendit, en apesanteur, et attendit au côté de Nicole que Wakefield les eût rejoints. Ils s’engagèrent ensuite sur la rampe conduisant au tunnel de la navette qui s’ouvrait seulement cent mètres plus loin. Ils étaient montés dans le wagonnet et s’apprêtaient à traverser la coque de Rama en direction de Newton quand le faisceau de la lampe de Richard se refléta sur une masse de métal installée d’un côté du passage.
— Est-ce une de ces bombes ? s’enquit-il.
Janos avait eu d’excellentes raisons de les appeler des « obus ». Nicole frissonna. Comme c’est étrange, se dit-elle. Les techniciens auraient pu donner à ces machins n’importe quelle autre forme. Je me demande quelle aberration du subconscient les a incités à opter pour celle-ci…
— Et quel est ce truc bizarre qu’on peut voir au sommet ?
C’était Richard, qui s’adressait à O’Toole. Le général fronça les sourcils pour regarder ce que révélait le faisceau lumineux.
— Je ne sais pas, avoua-t-il. C’est la première fois que je vois une chose pareille.
Il redescendit de la navette. Richard et Nicole le suivirent.
Il approcha de la bombe et examina l’étrange système qui avait été installé sur le pavé numérique. Il s’agissait d’une plaque peu épaisse, guère plus large que le clavier lui-même, et fixée sur les côtés par des pattes articulées. Ils voyaient sous ce plateau dix petits vérins télescopiques. Quelques secondes plus tard une de ces tiges s’allongea pour enfoncer la touche « 5 » située juste au-dessous. Le « 5 » fut suivi rapidement par un « 7 » puis par huit autres chiffres et le voyant vert se mit à clignoter pour signaler que la première série était correcte.
Le processus recommença peu après et le vert se ralluma. O’Toole se figea, terrifié. Mon Dieu, c’est mon code ! Ils ont réussi à le décrypter… Sa panique s’atténua quand, après la troisième dizaine, le voyant rouge signala une erreur.
— Ils ont dû improviser ce mécanisme pour chercher le code pendant mon absence, déclara peu après O’Toole. Mais ils n’ont trouvé que les deux premières séries. J’ai craint un instant… Il s’interrompit, conscient d’être rongé par la colère.
— Ils ont sans doute supposé que vous ne reviendriez pas, suggéra Nicole.
— Si Heilmann et Yamanaka ont fabriqué ce machin, rétorqua O’Toole. Il est encore possible qu’il ait été installé par des extraterrestres… ou des biotes.
— C’est improbable, déclara Richard. Sa conception est trop rudimentaire.
O’Toole fit glisser son sac à dos pour y prendre des outils dont il se servit pour démonter l’appareil.
— Dans un cas comme dans l’autre, nous ne devons courir aucun risque.
* * *
Ils découvrirent la deuxième bombe à l’autre extrémité du tunnel, équipée du même système. Ils le regardèrent effectuer un essai – avec le même résultat : une erreur dans la troisième série – puis le démontèrent, ouvrirent le sas et quittèrent Rama.
Personne n’était là pour les accueillir, à leur entrée dans l’appareil militaire. Le général O’Toole supposa qu’Heilmann et Yamanaka dormaient et se dirigea vers leurs quartiers afin d’avoir un entretien avec l’amiral. Mais les deux hommes n’étaient pas dans leurs cabines. Ils obtinrent peu après la confirmation qu’ils ne se trouvaient pas dans cette section ni à leurs postes de travail.
La visite de la soute fut tout aussi inutile, mais ils purent constater qu’une des deux capsules servant aux sorties extra-véhiculaires avait disparu, ce qui souleva d’autres interrogations. Où Heilmann et Yamanaka avaient-ils pu aller à bord de cet appareil ? Et pourquoi avaient-ils transgressé la règle voulant qu’au moins un membre de l’équipage fût constamment de permanence à bord ?
Telles étaient les questions qu’ils se posaient alors qu’ils regagnaient le centre de commandement pour discuter de la situation. Ce fut O’Toole qui mentionna le premier la possibilité d’une attaque.
— Croyez-vous que des octopodes, ou même des biotes, auraient pu monter à bord ? Il n’est guère difficile d’entrer, quand Newton n’est pas en mode d’autoprotection.
Nul ne souhaitait exprimer le fond de sa pensée. Si quelqu’un ou quelque chose avait capturé ou tué leurs collègues, cet agresseur risquait d’être encore dans les parages et ils étaient peut-être eux aussi en danger…
— Pourquoi ne pas appeler la Terre pour annoncer que nous sommes toujours en vie ? proposa Richard afin de briser le silence.
Le général O’Toole sourit.
— C’est une excellente idée.
Il alla vers la console et pressa des touches. L’écran principal s’alluma et le statut actuel de l’appareil s’y afficha.
— C’est bizarre, commenta le militaire. La liaison vidéo a été coupée et il n’y a plus qu’un échange télémétrique à débit réduit. Pourquoi ont-ils modifié la configuration du système de télécommunications ?
Il entra des instructions pour rétablir les autres canaux et un essaim de messages d’erreurs défila sur l’écran.
— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? s’exclama Richard. On dirait que toute la vidéo est H.S. (Il se tourna vers O’Toole.) Vous êtes le spécialiste, général. Qu’en déduisez-vous ?
— Je n’aime pas ça, déclara sombrement O’Toole. Je n’ai vu une chose pareille qu’une seule fois, au cours d’une des premières simulations, le jour où un imbécile avait oublié de charger le logiciel. Nous avons un problème informatique sérieux. La probabilité pour qu’autant de pannes se produisent simultanément est pratiquement nulle.
Richard suggéra de soumettre le programme de vidéo-communications à son autodiagnostic. Les tampons de stockage des données non conformes furent saturés dès le début du test.
— Voilà bien le responsable de nos ennuis, déclara Richard en analysant les informations. Il va me falloir du temps pour remettre un peu d’ordre dans ce merdier.
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